Le vieux couple et l’océan

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C’est un couple qui a l’air très âgé, au moins 90 ans chacun. Ils marchent tout doucement, sur la digue au bord de l’océan, non loin de l’endroit où je me suis assis pour contempler le passage des nuages du matin.

Ils s’arrêtent pour contempler le fracas des vagues, et l’horizon magnifique. Ils ne se parlent pas, mais se donnent la main comme des tout-petits dans les cours de récréation des écoles maternelles. Ils apparaissent d’une fragilité absolue face à l’énorme masse de l’océan, et aux très grands nuages sombres qui parcourent le ciel.

Ils sont magnifiques et émouvants. Que sont-ils en train d’éprouver ? De la nostalgie du temps où ils pouvaient plonger dans l’eau, nager, s’éclabousser en riant ? Une admiration émue pour la beauté de ces lieux, accompagnée de pensées tristes car c’est peut-être la dernière fois qu’ils viennent ici ensemble ? Sont-ils dans une conscience animale, ressentant à quel point les embruns de l’océan immense sont en train de nourrir et fortifier leurs vieux corps fatigués ? Ou dans des réflexions métaphysiques sur l’immensité, l’infini, le mystère insondable de la vie et de la mort ?

Une petite voix en moi se fait entendre, comme souvent quand je m’embarque dans de grandes considérations, une petite voix moqueuse : « tu t’emballes sur leur vie intérieure, mais peut-être attendent-ils tout simplement que ce soit l’heure d’aller au restaurant ?! »

Oui, peut-être. Mais ce n’est pas bien grave. Ils sont quand même beaux et bouleversants. Parce qu’ils s’aiment et se donnent la main. Parce qu’ils sont vieux et fragiles et qu’apparemment ils vont bientôt quitter ce monde. Parce que je me projette en eux.

Autrefois, les personnes âgées étaient pour moi comme des martiens ou des ornithorynques : des animaux d’une autre espèces, dont le mode de vie ne me concernait pas du tout, et dont je me sentais très loin. Puis peu à peu, en avançant moi-même en âge, je me suis mis à les observer de plus près, sachant que je serai un jour comme eux.

C’est pour ça que ma petite voix m’a recadré, tout à l’heure : en m’attendrissant sur eux, ne suis-je pas en train de m’attendrir sur moi dans quelques décennies ?

Mais non, il me semble que c’est plus simple et plus sincère : il me semble que j’ai appris avec le temps à admirer ce qui est vieux, au lieu d’y être indifférent ou de le craindre. Vieux arbres, vieilles maisons, vieux objets, vieux humains. A admirer l’histoire que raconte le passage du temps, à écouter la leçon délivrée : tout passe, préparons-nous à passer aussi, mais en attendant vivons et donnons le meilleur de nous-mêmes à ce passage sur terre qu’on appelle la Vie. Nous préférons parfois détourner notre esprit de cette leçon, parce qu’elle est au début inquiétante. Mais à force de l’écouter, de l’accepter, de la contempler, on en perçoit la sagesse et l’apaisement immense.

L’apaisement que m’offre à cet instant, sans le savoir et sans s’en soucier, ce petit couple si fragile qui se donne la main.

PS : cet article est initialement paru dans Psychologies Magazine en mars 2015.

Illustration : le ciel et l’océan.