On ne s’habitue jamais à la beauté de la nature

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En psychologie positive, on nomme « habituation hédonique » le phénomène d’usure et d’habitude envers ce qui nous rend heureux ou joyeux : dès lors qu’une source de bien-être ou de bonheur est présente chaque jour de notre vie, nous l’oublions peu à peu, et elle perd sur nous son pouvoir de nous rendre heureux.

Ainsi, si je dispose d’une douche chaude chaque matin, ou que je vis en démocratie, j’ai tendance à oublier qu’il s’agit de chances et non d’évidences, qui me seraient dues éternellement. D’ailleurs, il faut souvent que ces sources de bonheur me soient retirées pour que j’en réalise la valeur, comme le mentionne la phrase célèbre du poète Raymond Radiguet : « Bonheur, je ne t’ai reconnu qu’au bruit que tu fis en partant. »

L’habituation hédonique contamine hélas à peu près toutes nos sources de bonheur : bonheur d’être en vie, de pouvoir marcher sur ses deux jambes, de voir, d’entendre, d’avoir des amis, des enfants, un travail… Tout cela, nous finissons par oublier que nous devrions nous en réjouir chaque jour, pour en retrouver la saveur simple et en faire à nouveau des sources de joie.

Mais il existe un domaine où ce phénomène de l’habituation hédonique s’exerce peu ou pas : c’est celui de notre lien avec la nature. Les humains ne se lassent jamais de retrouver un paysage qu’ils aiment, d’admirer montagnes, océans, forêts, landes ou campagnes, et tous les lieux naturels qu’ils affectionnent. Pourquoi notre plaisir reste-t-il ainsi intact, mois après mois, année après année ?

Sans doute parce qu’il est impossible de s’habituer à la nature !

Contrairement aux réalisations humaines, comme une œuvre d’art ou un beau bâtiment, elle se modifie sans cesse : en fonction de l’heure du jour, du temps qu’il fait, des saisons…

Lorsque je me rends dans mon coin préféré de Bretagne, dès que j’arrive, je me précipite vers le littoral pour contempler l’océan et le ciel : et à chaque fois, j’ai le sentiment très intense que je n’avais jamais encore vu ce que je vois à cet instant ! Jamais encore vu exactement ce mélange de ciel et d’océan, de couleurs et d’odeurs, qui n’est jamais le même selon qu’il vive sous le soleil, les nuages ou la pluie, que cela se passe sous la lumière du matin ou du soir, selon les vents, selon la période de l’année. Bref, c’est inépuisable pour mes yeux, mon cœur, mon cerveau ! Et le même choc se produit en moi lorsque je retrouve une campagne ou une montagne que je connais et que j’aime. Aucune habituation hédonique, mais un bonheur renouvelé à chaque fois…

Il y a aussi une autre explication, plus technique, à ce bonheur inusable de la contemplation des natures que l’on aime : il s’agit alors de ressentir et non de posséder.

De nombreux travaux scientifiques ont montré que l’habituation hédonique se produit beaucoup plus vite et fortement à propos des choses que l’on possède qu’à propos de celles que l’on vit : selon que je dépense 100€ pour m’acheter un objet ou pour m’inscrire à un club de randonnée, le bonheur procuré par les contemplation répétées de l’objet s’érodera beaucoup plus vite que celui offert par les expériences renouvelées de randonnées.

Pour être heureux durablement, mieux vaut savourer que posséder ! Et nous ne possédons jamais la nature ! Même si nous sommes propriétaires d’un petit bout de jardin, nous savons qu’en fait ce qui en fait la merveille ce n’est pas notre titre de propriété mais l’usage du jardin, le regarder, le cultiver, s’y allonger pour faire la sieste sur l’herbe. Bien plus que le fait de dire : « c’est à moi, c’est le mien… » D’ailleurs, rien n’est à nous. Tout nous est prêté ici-bas, et tout nous sera repris un jour. Nous ne sommes que les locataires de notre vie, de notre corps.

Et c’est tant mieux, puisque, vous m’avez compris, ce qui nous rendra heureux, c’est de savourer plutôt que posséder !

Illustration : l’automne en Aubrac.

PS : cet article a été initialement publié dans la revue KAIZEN durant l’été 2016.