Comment définir la violence ? Peut-être ainsi : l’usage, tantôt calculé tantôt incontrôlé, de la force, dans le but de soumettre, de faire souffrir ou de détruire.
La violence engendre toujours de la souffrance et de la peur. Elle débouche sur des liens sociaux altérés : là où la violence est passée, il n’y a plus ni amour ni spontanéité. Elle est donc clairement une forme de mal.
Alors, que faire face à la violence ?
Ma génération a beaucoup cru au pouvoir de la non-violence. Attention, la non-violence, ce n’est pas la non-résistance au mal, mais une résistance non violente opposée au mal. Le pacifisme, par exemple, cette forme collective de non-violence opposée à la guerre.
Ma génération a beaucoup cru, donc, au pouvoir de la non-violence, et a eu foi en elle jusqu’à la naïveté. Ainsi, le flower power de la fin des années 60, et toute la mythologie hippie…
En 1968, on chantait ce genre de truc en Californie et dans tout l’Occident, et pendant ce temps, les chars soviétiques envahissaient Prague et la Tchécoslovaquie. La population tchèque tenta bien d’opposer une résistance non-violente à l’invasion, mais ça n’a pas du tout marché : les russes sont restés, et 20 ans d’occupation et de dictature ont suivis pour ce pays.
C’est bien le problème de la non-violence, que pose par exemple la philosophe Simone Weil, quand elle écrit : « S’efforcer de substituer de plus en plus, à la violence dans le monde, la non-violence efficace. »
La non-violence efficace, c’est-à-dire la non-violence qui peut réellement empêcher ou arrêter la violence, et donc qui s’adresse à des personnes ou des institutions capables de se remettre en question, de s’émouvoir, de se culpabiliser.
La non-violence ne s’adresse pas au bras qui va frapper, mais au cœur de la personne qui veut frapper. Elle présuppose donc l’existence de la compassion et d’un sens de la justice de la part de l’adversaire.
Comme jadis Hitler, Pol-Pot ou Staline, Poutine aujourd’hui s’arrange très bien du pacifisme et de la non-violence, puisque de la compassion et de la justice, il s’en fiche.
Les leçons de l’histoire sont hélas claires : la non-violence n’est pas toujours suffisante face à la violence. Efficace, elle ne l’est que face à des démocraties. Et le reste du temps, pour combattre la violence, la force marche mieux que la non-violence.
Voilà pour les temps de guerre et la violence entre nations. Mais cela vaut aussi pour les temps de paix et la violence entre personnes : violence de rue, violence dans les couples et les familles…
Nos sociétés occidentales contemporaines, qui ont « inventé » la non-violence comme arme politique, ont aussi imaginé son pendant psychologique, la Communication Non Violente, une manière d’interagir avec autrui qui s’efforce de reconnaître au quotidien les différences de points de vue et de besoin, et de ne pas les transformer en affrontements.
La Communication Non Violente ne professe pas l’évitement des conflits par la soumission, mais au contraire par l’expression et l’affirmation claire de ses besoins, tout en s’efforçant, et c’est capital, de reconnaitre les besoins des autres.
Il s’agit en quelque sorte de montrer à la fois sa bienveillance et sa force, afin que l’interlocuteur enclin à la violence comprenne qu’on préfère le dialogue, mais qu’on est prêt au conflit.
Bienveillance et dialogue, pour tenter de prévenir la violence ; force, pour s’opposer à elle ; puis de nouveau bienveillance et dialogue, pour reconstruire. C’est du boulot, tout ça !
Les politiques le savent : il est difficile de gagner la guerre, mais plus encore de construire la paix.
Mais nous aussi, nous le savons : il est plus facile de s’engueuler que de se réconcilier.
Et pourtant, l’évidence est sous nos yeux : la vie n’est belle que dans la paix, celle des peuples comme celle des personnes…
Illustration : un champion de la non-violence (Christ des Rameaux, musée Unterlinden, à Colmar).
PS : cet article reprend ma chronique (à écouter ICI) du 20 février 2024 dans l’émission de France Inter, Grand Bien Vous Fasse.
