« Faites vous-même votre malheur », « En finir avec le bonheur », « Soyez négatifs », « Le piège du bonheur »…
Je les ai tous ! Dans ma bibliothèque – au milieu des nombreux ouvrages sur l’art du bonheur, sa psychologie, sa philosophie, son histoire -, j’ai un rayon entier des livres « contre », nous expliquant que le bonheur est une illusion, un commerce, une catastrophe… Et je les ai tous lus, attentivement, pour comprendre.
Bon, je vois bien ce qu’ils professent : en gros, c’est le message « trop de bonheur tue le bonheur ». Ou plus précisément : « trop de quête du bonheur tue le sentiment de bonheur ». Ce genre de message s’applique d’ailleurs à tout : l’amour, les impôts, les éclairs au chocolat…
Mais, pour le psychiatre que je suis, spécialiste des maladies qui rendent les gens malheureux, ils sont bien loin de me convaincre, ces bouquins. Quand je voyais dans la salle d’attente de notre service, à l’hôpital Sainte-Anne, tous les visages endoloris de nos pauvres patients inaptes au bonheur, penser au livre intitulé « Soyez négatifs » me faisait doucement rigoler.
Sur ce débat, voici ce que pense le philosophe André Comte-Sponville : « Le bonheur est un état subjectif, relatif, dont on peut pour cela contester jusqu’à l’existence. Mais qui a connu le malheur n’a plus de ces naïvetés, et sait, au moins par différence, que le bonheur aussi existe. »
Critiquer le bonheur, c’est le plaisir des nantis, des aigris et des petits malins. Pour ma part, plutôt que le fuir ou le moquer, ce qui m’intéresse c’est le faire naître en nous. La vie est dure, et sans le bonheur, elle devient insupportable. Problème : le bonheur est comme le sommeil et la plupart de nos états émotionnels, un phénomène émergent, dont nous ne pouvons déclencher l’apparition sur commande, mais dont nous pouvons seulement créer les conditions qui vont favoriser son émergence.
Un des hommes les moins aptes au bonheur que j’ai connu avait sa recette à lui. Le dimanche matin, il écoutait à plein tube des 33 tours de musique sacrée, interprétée par un médecin clarinettiste alors célèbre, qui s’appelait Jean-Christian Michel. Cet homme malheureux, c’était mon père. Lui qui était un prolétaire athée et sans aucune culture musicale, tentait de s’offrir dans ces instants de spiritualité une petite bouffée de bonheur…
Et à part la musique de Bach, qu’est-ce qui peut nous rendre heureux, au moins pour un moment ? Ce serait trop long à détailler ici, et les chemins vers le bonheur sont bien sûr nombreux, mais voici celui qui me semble le plus accessible : s’efforcer d’« être heureux quand tout va bien ».
C’est un programme plus ambitieux qu’il n’y parait. Se réjouir de la vie ordinaire, sans adversité majeure, sans ruine, sans deuil, sans violence, sans guerre ni bombardements. Et prendre conscience que cette vie ordinaire est une source illimitée de bonheurs simples : voir, entendre, marcher, manger, vivre en démocratie, prendre une douche chaude, rire avec des amis, lire un bon livre, consoler un proche, écouter les oiseaux admirer le ciel bleu…
Le bonheur, c’est de vivre. J’ajoute – car j’entends déjà les critiques -, j’ajoute que cette recherche tranquille du bonheur ne nous empêche pas de poursuivre par ailleurs d’autres buts dans notre vie, de nous battre pour nos idéaux, d’aider nos prochains, etc.
Allez, il est temps de conclure.
« Le bonheur est dérisoire, il n’empêche ni la souffrance ni la mort. » C’est vrai.
« Le bonheur est précieux, il aide à affronter la souffrance et la mort. » C’est vrai aussi.
Je vous laisse choisir entre ces deux vérités.
De mon côté, le choix est fait…
Illustration : mon père en dévotion devant sa machine à écrire et de vieux trucs de sa jeunesse (« Archeolatry », par Anu Gargh & IA).
PS : cet article reprend ma chronique du 18 février 2025 dans l’émission de France Inter, Grand Bien Vous Fasse.
