Peut-on désaimer après avoir aimé ?

 

Je discute avec une amie en train de se séparer de son conjoint. Elle fait de son mieux pour que les choses se passent bien, ou pas trop mal, pour eux deux. Elle me dit à quel point c’est difficile : « tu ne crois pas que c’est impossible de désaimer quelqu’un qu’on a aimé ? »

Je n’ai pas la réponse, mais je suis frappé par ce mot : désaimer. Le désamour, on voit bien ce que c’est : le déclin puis la disparation de l’amour ; un phénomène que l’on observe, que l’on subit. Mais le verbe désaimer suggère autre chose : qu’on se montre actif dans ce processus.

Pas facile. Ça se passe un peu comme lorsqu’on cherche à désinstaller un logiciel ou un programme informatique de son ordinateur : on sait retirer le fichier principal, mais des tas de petits fichiers secondaires sont disséminés partout dans notre disque dur, et vont continuer de provoquer des ennuis.

C’est compliqué de désaimer, calmement, d’accepter le reflux de l’amour sans en accabler l’autre ni s’en accabler soi-même. C’est compliqué d’éviter de se chamailler pour des choses sans importance, de ne pas oublier qu’on s’est aimé, et d’accepter qu’on ne s’aime plus. C’est compliqué de trouver le bon tempo : ne pas laisser traîner la situation mais respecter les rythmes de chacun ; car l’ennui c’est que, souvent, aucun désamour n’est symétrique, l’un des deux anciens amoureux a toujours un temps d’avance sur l’autre, qui lui en veut pour cela.

C’est compliqué et c’est peut-être pour ça que souvent on cède à la solution de simplicité : on remplace l’amour par la haine ; même intensité émotionnelle, mais polarité opposée. Au moins c’est clair : on se dispute, on se déteste, parfois on se hait. Ça empêche le manque, ça empêche le doute. Ça empêche de réfléchir, de se rappeler à quel point aimer a été une belle expérience, comment ça nous a transformé, et comment ça restera un chapitre ineffaçable de notre vie. Mais tout ça, on ne le comprend souvent que plus tard. Sauf si on fait l’effort du désamour au lieu de la détestation.

Christian Bobin, comme toujours, en parle mieux que quiconque. C’est dans Une petite robe de fête : « Avec la fin de l’amour, apparaissent les rois mages : la mélancolie, le silence et la joie. Ils avancent lentement dans l’air bleu. Ils emmènent avec eux une couronne d’ombre, une larme d’or. Ils viennent de l’enfance. Ils pénètrent dans l’âme. Lentement. Jour après jour. La mélancolie, le silence et la joie. Dans cet ordre-là, toujours : le silence au milieu, au centre. »

Jubilation. C’est exactement ça. Entre la mélancolie de l’amour qui se défait, et la joie (même inquiétante, même troublante) de la liberté bientôt retrouvée, il y a le silence, le temps de la réflexion. Le silence du cœur, entre certitude d’un amour finissant et espérance d’une autre vie.

 

 

Illustration : Une consolation au désamour, la beauté du Monde (L’Âme de la rose, par Waterhouse, 1903).

PS : cette chronique a été publiée à l’origine dans Psychologies Magazine en juin 2026.