« Quelle idiote » et « Je t’aime » : la puissance des paroles performatives

 

C’est puissant, les mots.

Ceux que l’on entend, ceux que l’on prononce. Tellement puissant que ça peut influencer la réalité. Les linguistes appellent ça « le langage performatif » : quand les paroles deviennent réalité. Dire : « il fait beau », ce n’est pas performatif

c’est un constat. Mais dire : « je mets mon chapeau », c’est performatif (du moins si je fais ce que je dis).

En psychologie, les paroles performatives comptent beaucoup. Elles peuvent être positives.

Par exemple, quand on chuchote : « je t’aime » à quelqu’un. Ce sont des mots qui transforment le réel : plus je les prononce, et plus j’y crois, plus mon amour grandit ; de même, plus la personne à qui je le dis les entend, plus elle se sent aimée, plus notre lien est renforcé.

Mais ces paroles performatives peuvent aussi jouer dans un sens négatif. Un jour que je bavardais avec une amie à propos d’un malentendu entre nous, elle s’écria tout à coup : « mais non ! je suis trop nulle ! en parlant avec toi je m’aperçois que c’est moi qui me suis trompée, quelle idiote je fais ! » Je me suis senti obligé de la corriger : « non, ne dis pas ça, tu n’es pas idiote, tu t’es juste trompée, ça arrive. »

En bon psychiatre, j’appelle tout ça des paroles « psycho-performatives », des paroles qui modifient non pas la réalité matérielle, mais plus important encore : qui modifient notre réalité intérieure, notre vision de nous-même.

Finalement, toute psychothérapie pourrait être comprise comme un travail sur ces paroles psycho-performatives : par exemple, faire prendre conscience aux personnes que l’on accompagne qu’il n’est jamais anodin de se dire à soi-même : « quelle idiote je fais ! » ou bien : « je suis trop nul ! ».

C’est un vrai travail, car on sous-estime souvent l’impact (l’aspect performatif, donc) de ces paroles.

Ainsi, quand j’ai expliqué cela à mon amie, elle a commencé par se défendre : « non, ce n’est pas grave, je me parle comme ça, sans y croire » ; avant de reconnaître : « tout de même, c’est vrai, je me le dis souvent, et c’est forcément mauvais pour l’estime de soi ». Eh oui, ce n’est pas parce que ça vient de nous que c’est sans effet ; ce n’est pas parce que ce sont des mots qu’on se dit simplement dans sa tête, que ce n’est pas performatif.

Les paroles que l’on s’adresse à soi-même ne sont jamais anodines. Et une fois prononcées, acceptées, banalisées, elles font leur effet.

Alors, je vous propose une bonne résolution : pour éviter l’effet performatif-négatif, jamais de jugements de valeur sur notre personne en cas d’erreur ! Juste se dire : « je me suis trompée, et c’est normal de se tromper, quand on agit et quand on vit ».

 

Illustration : dans notre tête, quand on se traite d’imbécile (Virgile et Dante aux Enfers, par Bouguereau).

PS : cette chronique a été publiée à l’origine dans Psychologies Magazine en janvier 2026.