Maîtres, automaîtres et centimaîtres

 

Certains livres sont des guides pour nous, et leurs auteurs nous aident à mieux vivre, en ouvrant notre regard sur une autre manière d’être humains. Ces auteurs qui nous inspirent peuvent être pour nous de véritables maîtres de vie, et nous avons parfois avec ces maîtres de papier un lien presque aussi fort qu’avec un maître de chair et d’os.

D’ailleurs, c’est quoi, un maître ? C’est simple :

  • Un maître c’est quelqu’un qui vous dit que ce que vous pensez impossible est possible, et vous le croyez.
  • Un maître c’est quelqu’un qui est cohérent : il fait lui-même ce qu’il dit et ce qu’il enseigne.
  • Un maître c’est quelqu’un n’a pas réponse à tout mais qui toujours nous aide à trouver nos réponses.
  • Un maître c’est quelqu’un qui sourit quand il fait des erreurs…

Les maîtres de papier, on les trouve dans les livres, mais les maîtres de chair, on les trouve où ? Certains parlent de hasard, d’autres de destin, d’autres encore de déterminisme : on ne trouve de maître que lorsqu’on est prêt soi-même…

Pour ma part, je suis un veinard, j’ai croisé des maîtres tout au long de mon existence

Mon grand-père, maître en Vélo Solex et en histoires de Tarasques et de Tarnagasses. Maître Domenge, mon professeur de judo, devant lequel nous nous inclinions à la japonaise avant chaque cours. Mes maîtres en psychiatrie Lucien Millet, Henri Lôo, Jean-Pierre Olié. Mes trois filles qui m’ont beaucoup appris sur la vie. Tous ces maîtres m’ont inspiré…. Et puis un jour est venu LE maître !

Celui que j’appelais « Le Maître », c’était mon beau-père, le plus grand maître de bonheur que j’ai pu voir en action, à maintes reprises, capable d’extraire du bonheur de toute situation, même inconfortable, capable de rester calme pour de vrai, même dans les galères.

Alors, depuis sa mort, il est devenu mon maître de vie intériorisé, mon maître de mémoire. J’ai décidé de voir le monde à travers ses yeux, et je me demande souvent : « qu’aurait pensé le maître dans cette situation ? comment aurait-il réagi ? qu’aurait-il fait ou dit ? » Simplement me poser la question, comme ça, me donne du recul, me fait sourire, et c’est un premier pas dans la bonne direction.

Maître de papier, maître de chair et d’os, maître de mémoire. Et ce n’est pas fini, il y a aussi : les maîtres transitoires, les auto-maîtres, les centi-maîtres.

Les maîtres transitoires ? L’artiste Andy Warhol les annonçait dans les années 1960 quand il disait : « À l’avenir tout le monde pourra être célèbre une fois dans sa vie pendant quinze minutes. » Il prédisait l’époque des réseaux sociaux, des influenceurs et célébrités jetables.

Mais il y a plus intéressant : mieux que célèbre, tout le monde peut être sage une fois dans sa vie pendant 15 mn ! Tout le monde peut être un maître transitoire et ce sont des enseignements et des leçons de vie que nous recevons chaque jour, en observant nos semblables, dans les moments où ils sont admirables.

Les auto-maîtres ? C’est lorsque nous sommes nous-mêmes ces maîtres transitoires, car si fous ou bourrins que nous soyons, nous pouvons aussi être fort sages par moment, toutes les fois où nous pensons contre nous-mêmes, contre nos impulsions, nos orgueils, nos entêtements.

Les centi-maîtres, enfin ? C’est mon ami et confrère psychiatre Boris Cyrulnik qui m’en a révélé l’existence : un jour, lors d’une conférence que nous donnions ensemble, je le chambrais avant d’entrer en scène, en l’appelant « Maître Boris », et il me répondit en rigolant : « Pas Maître, mon vieux, non, pas Maître ; au mieux Centimaître, si tu y tiens ! »

La grande leçon des Centimaîtres, ces maîtres humbles ? Ne jamais faire le malin avec sa sagesse, ne jamais se prendre trop au sérieux. C’était le conseil d’un autre de mes centi-maîtres, le poète Christian Bobin : « Les grands maîtres ne savent pas qu’ils sont grands, ni qu’ils sont maîtres ».

Allez, que ce soit grâce à nos maîtres de papier, maîtres de chair, maîtres de mémoire, maîtres transitoires, automaîtres ou centimaîtres, essayons d’être sages cette semaine, et de faire un peu de bien à l’humanité ; mais n’en profitons pas pour faire les malins…

 

Illustration : un tableau de petit maître inconnu (Moïse et Aaron devant Pharaon, 1537).

PS : cet article reprend ma chronique du 27 mai 2025 dans l’émission de France Inter, Grand Bien Vous Fasse.