Desperate househusband

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Ça se passe dans le
train, un de mes endroits préférés pour observer tranquillement une partie de
l’humanité. Assis non loin de moi, un monsieur drôlement habillé, qui ressemble
à une caricature de grand-père partant en vacances : short, chemise à
carreaux, gilet de baroudeur sans manches mais avec plein de poches,
chaussettes et Méphisto, casquetteNYCsur la tête. Prêt pour l’aventure !

Il regarde un film
sur sa tablette, mais il a un peu de mal avec le son dans ses oreillettes. De
temps en temps, il traficote son appareil et envoie la bande sonore à fond dans
tout le wagon. Ses voisins lui tapent gentiment sur l’épaule pour le prévenir,
alors il remet le silencieux. Ça recommence deux ou trois fois avant qu’il ne comprenne
bien le mode d’emploi.

La scène me fait
sourire, et du coup, je me tortille un peu pour voir ce qu’il regarde. Et pour
être bien sûr, je me lève pour aller aux toilettes, puis pour me dégourdir les
jambes, puis pour aller au bar prendre un café, etc. Plusieurs fois, parce que
je suis étonné par ce que je vois, et je veux vérifier sur une durée
suffisante !

Car le monsieur
regarde un film, ou une série, où il n’y a que des jolies jeunes femmes
blondes, apparemment américaines, en train de faire des trucs sympas :
déjeuner ensemble, sortir ensemble, faire du sport ensemble, aller en
discothèque ensemble. De temps en temps de beaux jeunes gens les rejoignent, et
il se passe plus ou moins des choses entre eux, mais ce n’est pas le sujet. Le
sujet, c’est la vie de ces jeunes femmes blondes. Je suis nul en films et
séries de ce genre, je n’en ai jamais vu, mais ça doit être quelque chose comme
Desperate Housewives, dont j’ai
entendu parler, ou d’un de leurs équivalents un peu plus actuels.

C’est un petit
spectacle savoureux, comme je les aime : ce monsieur âgé, habillé en baroudeur
de jardin public, et en train de se délecter d’une série qui me semble aux
antipodes de ce que doit être son quotidien. Qui me semble… parce qu’on ne sait
jamais, avec les humains ! Après tout, peut-être vit-il entouré de jeunes
femmes blondes. Je savoure cet instant : j’aime quand la vie est
imprévisible, quand les sondages sont déjoués, quand mes semblables ont des
goûts inattendus.

Et peut-être qu’au même moment, dans ce même compartiment, une jeune étudiante en psychologie est en train d’observer ce grand type chauve et barbu qui n’arrête pas de se lever pour marcher dans le couloir, en reluquant avec insistance l’écran d’un autre monsieur, encore plus âgé, mais nettement moins remuant ? 

Et peut-être se
dit-elle, elle aussi, que les humains sont étonnants, et que la vie est
décidément intéressante et amusante, pour peu qu’on détourne le regard des
écrans asservissants…



Illustration : Les Desperate Housewives (Les Beautés Désespérées, comme disent les québécois ; elles n’ont pas l’air trop désespérées sur la photo…).



PS : cet article a été initialement publié dans Psychologies Magazine en août 2018.