Dieu que c’est beau !

 

 

Ça se passe sur une plage en été, un soir de magnifique coucher de soleil. La scène est habituelle, mais il y a toujours beaucoup de monde à cet instant, pour admirer, attendre peut-être le fameux rayon vert, et profiter de la douceur du crépuscule.

J’observe mes semblables, tout autour de moi. Certains se sont installés pour boire, manger, rire, écouter de la musique. D’autres ne font qu’observer ; en petits groupes, face au couchant, immobiles, hypnotisés par la lente descente du soleil rougeoyant, ils me font penser à une secte étrange attendant la fin du monde.

Je pense à nos ancêtres préhistoriques qui, il y a des milliers d’années, peut-être au même endroit, s’immobilisaient comme nous face à la même grandeur et à la même beauté. Fascinés et admiratifs eux aussi. Que se passait-il dans leurs esprits ? Avaient-ils peur que le soleil disparaisse pour toujours, ne revienne pas le lendemain ? Redoutaient-ils la nuit et l’obscurité à venir, et tous leurs dangers ?

Je me demande aussi ce qu’il se passe dans la tête de mes voisins. Je regarde cette dame, assise à quelques mètres de moi : quelle tonalité a son admiration ? Est-elle mêlée de tristesse, parce qu’il s’agit de sa dernière soirée de vacances ? Ou de joie et d’espérance, à l’idée de revenir ici l’an prochain ? Et ce groupe de touristes asiatiques, un peu plus loin, comme figés : ressentent-ils cette émotion que les anglo-saxons appellent awe, une admiration intimidée et teintée d’effroi ? Et ce jeune couple, se tenant par les épaules, en silence : songe-t-il à leur amour, ou savoure-t-il tout simplement l’instant présent ?

Je m’interroge à mon tour : « Et toi, tu ressens quoi ? » Les mots me manquent ; ou plutôt, il y en a trop. Puis en voilà un qui surgit, que je n’utilise jamais au quotidien (je me demande bien d’où il sort, de quel repli de ma cervelle ?) : poignance. C’est ça, c’est un moment poignant, qui suscite une foule mélangée d’émotions sans nom, qui me remue, comme si j’étais dans la main d’un dieu, dans sa pogne, qui me secoue en me faisant admirer quelque chose d’immense et d’inaccessible. D’ailleurs, une autre phrase s’impose à mon esprit : « Dieu que c’est beau ! » Ce n’est pas : « Ça me plaît, j’aime ça, quel spectacle… »  Non, c’est plus fort que ça. C’est une immersion dans une beauté qui me dépasse, me réjouit, me fait me sentit plus fort et plus fragile à la fois.

Ça y est, l’énorme boule rouge a disparu sous l’horizon. Certaines personnes applaudissent, comme si elles étaient au spectacle. Je regarde mes voisins ; nous nous sourions, conscients d’avoir partagé une expérience à la fois intime et universelle. « Le soleil ni la mort ne se peuvent regarder fixement » écrivait La Rochefoucauld. Nous, nous avons pu regarder le soleil fixement ; d’où peut-être ce sentiment flou mais troublant d’avoir vécu un moment d’éternité…

 

Illustration : beau rouge et beau vert ! (portrait de Marie Leszczyńska, la très discrète épouse de Louis XV).

PS : cette chronique a été publiée à l’origine dans Psychologies Magazine en juillet 2025.