Et moi, et moi et moi !

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De manière générale, quand le mot « ego » apparaît dans une conversation, ce n’est pas bon signe ! Ce n’est pas bon signe non plus que nous disposions, en psychologie, de très nombreux termes pour évoquer tous les dérapages du « moi je »…

Il y a par exemple l’égocentrisme, cette tendance à se placer volontiers au centre de tout raisonnement et de toute discussion, à considérer ses intérêts avant ceux des autres. Un cran au-dessus, et voici l’égoïsme, et sa devise « Après moi, le déluge » : une fois nos besoins satisfaits, on se fiche bien de ce qui arrivera aux autres. 

Enfin, il y a le narcissisme : un égoïsme important, une surévaluation de sa valeur (autrement dit un « complexe de supériorité ») qui s’accompagne de mépris pour autrui, et de droits que l’on s’arroge de ce fait : droit de parler plus que les autres (puisqu’on dit des choses plus intelligentes), droit de dépasser tout le monde dans les files d’attente (puisque notre temps est plus précieux), droit de rouler plus vite (puisqu’on conduit mieux), etc. Dans le narcissisme, il y a combinaison d’égoïsme, de sentiment de supériorité et d’une relative amoralité.

C’est vrai que les narcissiques sont par ailleurs des personnages fascinants, avec lesquels on fait de bons films ou de bon romans. C’est vrai qu’il y a parfois des comportements ou des paroles narcissiques qui peuvent être drôles, comme cette phrase d’Alexandre Dumas, à propos d’une soirée mondaine un peu terne : « Ma foi, si je n’avais pas été là, je me serais bien ennuyé ! » 

Mais globalement, les comportements narcissiques provoquent plus de mal que de bien. Et malheureusement, beaucoup de chercheurs en psychologie pensent que nous assistons aujourd’hui à une véritable épidémie de comportements narcissiques, dans les sociétés occidentales. Dès 1966, Jacques Dutronc l’évoquait dans une chanson devenue depuis célèbre, dont le refrain était : « c’est la vie, c’est la vie… »

Et la vie, depuis toujours, nous apporte donc son lot de personnalités narcissiques. C’est pourquoi, de tout temps, les sociétés humaines, allergiques au narcissisme, à l’égo, à l’orgueil, avaient mis en place de nombreux garde-fous pour décourager les vocations et raboter un peu les ego. 

Ainsi, les grecs mettaient en garde contre l’hubris, ce sentiment d’orgueil démesuré qui conduisait aux catastrophes.

On se souvient aussi des généraux romains qui, lorsqu’ils avaient droit à un triomphe dans Rome, se faisaient acclamer par la foule à la tête de leurs armées victorieuses ; mais sur leur char, l’esclave qui brandissait une couronne de lauriers au-dessus de leur tête devait leur répéter régulièrement « memento mori », souviens-toi que tu vas mourir ; sans doute histoire de les calmer un peu.

Pendant longtemps également, on ne célébrait pas les anniversaires : et effectivement, en quoi le  jour de notre venue au monde mériterait-il festivités, cadeaux et acclamations ?

Et puis la révolution humaniste est arrivée au 18èmesiècle, prenantl’être humain pour fin et valeur suprême, visant à son épanouissement et au respect de sa dignité. C’était une avancée merveilleuse : les droits de l’individu devenaient les égaux de ceux des groupes sociaux, toute personne devait être considérée et respectée, sans avoir à se sacrifier à la loi de sa famille, de son village, de sa patrie. 

Et peu à peu l’ego et le « moi je moi je » en ont profité pour relever le bout de leur nez. Puis, une fois que la société de consommation s’en est mêlée, s’apercevant que chatouiller l’ego, l’inquiéter puis le flatter, le manipuler, lui dire « parce que tu le vaux bien », tout cela faisait vendre. Le détestable ver du narcissisme s’était installé dans le beau fruit de l’humanisme. Et aujourd’hui ce travail est parachevé par la grande flambée narcissique sévissant sur les réseaux sociaux, où chacun s’étale ; un vrai « narcissisme de dingue », dirait notre président.

Mais aucune vie en groupe ne résiste longtemps à la montée des égoïsmes, aucune société ne peut se passer d’altruisme. Alors, on peut prédire sans trop de risque, dans les années qui viennent, un grand coup de balancier de l’autre côté, du côté du respect des règles et des valeurs indispensables à la survie de tout groupes humains, que ce soit dans l’éducation, la politique, ou l’entreprise. Le règne de l’ego boursouflé devrait donc bientôt s’achever…

Et vous, ça vous agace les gens qui commencent toutes leurs phrases par « eh bien moi, je… » ?



Illustration : un nombril indien du début du XIème siècle (Musée Guimet, Paris).



PS : ce texte reprend ma chronique du 26 mars 2019 sur France Inter dans l’émission Grand Bien Vous Fasse, d’Ali Rebeihi.