Jungle, guerre et paix

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Ça se passe très exactement le matin du 13 juillet. Je suis en train d’écrire à mon bureau, et je me suis levé pour me détendre quelques minutes, me dégourdir les jambes et m’aérer l’esprit. J’en profite pour regarder par la fenêtre le beau ciel bleu, les immeubles, les jardins… C’est là que je vois la bête.

Un chat roux et blanc, que je croise souvent dans notre quartier, est juché sur un petit auvent qui surplombe la porte d’entrée de la maison des voisins. Il est tapi comme un fauve à l’affut. Quasi-immobile, juste parcouru de petits frétillements de plaisir et de concentration, qui agitent doucement les muscles de ses épaules et de sa queue. Il observe le voisin qui sort de chez lui, et qui s’est retourné pour parler à sa femme. Bien sûr, il n’a pas vu le chat, il ne sait pas qu’un petit fauve le guette. 

J’ai une vision : je me dis que si nous étions quelque part en Inde ou en Orient, si le chat était un tigre, il aurait exactement la même gestuelle, la même prudence, la même patiente excitation ; mais qu’au meilleur moment, il bondirait sur le voisin pour le dévorer. Là, le chat se contente d’observer, de réfléchir peut-être. Se demande-t-il si cette grosse proie est à sa portée ? 

Puis le voisin s’éloigne, sans savoir à quoi il a échappé, et le chat se redresse, relève la tête et s’apprête à repartir vers d’autres aventures.

Tout à coup, tonnerre et fracas résonnent dans le ciel : des vagues d’avions militaires passent au-dessus de chez nous, en escadrille, préparant la parade du 14 juillet prévue le lendemain. Le bruit est assourdissant, effrayant. Alors que nous sommes en paix, qu’il s’agit de notre armée, qu’il n’y a pas de bombardement, ces sons stridents et violents, porteurs de menaces, font presque peur. 

J’ai une autre vision : je pense à la vraie guerre, en Syrie, en Lybie, au Yémen, partout ailleurs. A la vraie peur que doivent déclencher, à cet instant, les mêmes bruits pour d’autres humains, qui savent que des bombardements vont suivre.

Les avions tournent encore dans le ciel, puis s’éloignent. Le fracas de leurs réacteurs disparaît, le silence revient, les oiseaux osent se remettre à chanter. Je ne sais pas où s’est enfui le chat. Il a du avoir une sacrée trouille lui aussi.

En quelques minutes, des images de violence – jungle, guerre – ont fait irruption à mon esprit. Elles m’ont rappelé qu’à chaque instant la peur et la mort planent sur cette Terre. Je ne sais pas quoi faire de ces pensées, de ces émotions. Je me dis platement : « n’oublie jamais tes chances, n’abandonne jamais tes frères humains moins bien lotis ». 

Je respire l’air tiède de l’été, je me demande quel geste concret accomplir. Respire encore, frangin, respire, tu vas bien trouver que faire et que donner… 





Illustration : Fauve à l’affût


PS : cet article a été initialement publié dans Psychologies Magazine en août 2019.