La troisième voie vers le bonheur…

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C’est une consultation à haute intensité émotionnelle. Un ancien patient, soigné il y a longtemps et aujourd’hui guéri, revient me voir pour m’annoncer le décès de son épouse, il y a deux ans, d’une leucémie : « Vous ne me croirez peut-être pas, mais j’ai ressenti une immense peine et un immense bonheur. Grâce au travail que nous avions fait ensemble sur la méditation, j’ai vécu toute cette période terrible en pleine conscience, sans me rétracter sur notre malheur, mais sans oublier notre bonheur. Nous n’avons jamais autant parlé tous les deux, nous ne nous sommes jamais autant aimés, nous n’avons jamais rien vécu d’aussi fort humainement. Et lorsqu’elle est morte, j’étais bouleversé mais pas dévasté. Aujourd’hui, il me semble que je vais bien. Et que c’est grâce à vous. Alors je suis venu vous dire merci. »

Ouh la la… Je respire doucement pour ne pas pleurer, je suis bouleversé, je le remercie et lui rappelle que ce n’est qu’un tout petit peu grâce à moi, c’est tout de même lui qui a traversé tout cela. Il continue de me raconter, je continue de l’écouter. Quand il repart, j’ai envie de le serrer dans mes bras, ce frère humain. Je me contente de lui serrer la main et de lui sourire avec le plus de chaleur possible. J’ai encore des progrès à faire.

Mais grâce à lui, j’ai vérifié une fois de plus ceci : le bonheur peut exister au sein même du malheur. C’est la troisième voie, si chère au cœur des soignants : comment aider nos patients malades ou malheureux à ne pas renoncer au bonheur ?

Trois voies vers le bonheur, donc.

La première est la plus facile : être heureux quand notre vie est belle, douce, simple, agréable. Nous avons alors à simplement prendre le temps de savourer, de faire entrer le bonheur dans toutes les cellules de notre corps, et de rendre grâce.

La deuxième voie n’est pas trop difficile : être heureux quand la vie est banale, quand elle ne nous impose que de la petite adversité, tout en continuant de nous offrir des petits bonheurs. Il pleut, notre voiture est en panne, nous avons mal au dos, nous nous sommes disputés avec un proche. Mais nous sommes en vie, en démocratie, nous avons de quoi manger, des gens nous aiment, des choses nous intéressent. Nous avons juste à ouvrir les yeux sur tout cela, au lieu de les garder braqués seulement sur les soucis.

La troisième voie est celle que mon patient a empruntée : accéder au bonheur malgré la grande adversité. Parfois c’est impossible et on doit accepter qu’il y a dans nos vies des temps pour le bonheur, et des temps pour le malheur. Mais parfois, la lumière nous touche : malgré le malheur qui nous frappe, nous restons ouverts à tous les petits bonheurs, dérisoires, qui sont là, eux aussi, silencieux, tout autour de nous. Ils n’empêchent pas le malheur d’exister, mais nous donnent de l’air, empêchent la noyade. Plus rarement encore, cette grande adversité nous fait accéder à des bonheurs que nous n’aurions jamais connu sans elle (comme les échanges bouleversants entre mon patient et son épouse).

Cette troisième voie, ce n’est jamais nous qui décidons de l’emprunter, mais la vie qui nous l’impose. Et nous ne pouvons jamais savoir à l’avance si nous serons capable d’y cheminer le jour venu.

Mais si nous voulons être prêts pour ce jour-là, n’oublions pas de marcher régulièrement sur les deux premières voies. N’oublions pas d’être heureux quand la vie est simple, et l’adversité ordinaire.

PS : cet article est initialement paru dans Psychologies Magazine en janvier 2015.

Illustration : Charon traversant le Styx (détail), par Joachim Patinir, au Musée du Prado.