Le défilé

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C’est un souvenir ancien, la scène se passe il y a 15 ans environ.

Ce jour-là, c’était un après-midi en semaine, je marchais dans la rue principale de notre petite ville de banlieue parisienne. Tout à coup, je vois arriver un cortège enfantin, déambulant au milieu de la chaussée, précédé par deux policiers municipaux débonnaires.

C’était Mardi-Gras, les enfants de l’école étaient tous déguisés pour le carnaval, et devaient sans doute se rendre au gymnase proche pour une petite fête.

Je m’arrête pour observer leur passage : certains étaient joyeux et excités, d’autres un peu perplexes voire inquiets de se trouver en train de marcher au milieu de la rue (un endroit où on ne va jamais quand on est un petit enfant de maternelle) sous les regards de quelques parents et passants.

Le spectacle était mignon, mais un peu triste aussi : ces enfants défilant sans public, ou presque, agitant leurs petits drapeaux sans que grand monde ne les regarde. Je ne suis jamais très à l’aise avec les défilés, en général ils m’inquiètent ou ils m’attristent. Et j’ai toujours de la peine quand je vois un spectacle sans spectateurs.

Mais je n’allais pas prendre un visage consterné à leur passage, tout de même ! Alors, pour les encourager, je reste là à applaudir et faire bonjour, à leur proposer un comportement de spectateur joyeux, qui leur manque peut-être un peu à ce moment.

Et j’aperçois au milieu de la petite troupe ma fille aînée, qui devait avoir à l’époque 4 ou 5 ans. J’avais oublié qu’elle pouvait se trouver là ! J’observe son visage : il était un peu inquiet, observant la scène de l’intérieur, de manière incrédule et préoccupée. Elle ne me voit pas. Je l’appelle, elle m’aperçoit, et un sourire éclaire son visage, elle me salue, agite un peu plus fort son drapeau, soulagée d’avoir peut-être trouvé un sens à ce défilé étrange.

Puis le petit cortège s’éloigne, j’aperçois encore ma fille se retournant une ou deux fois, pour me faire au revoir de la main.

Au revoir, ma fille que j’aime, au revoir…

Un étrange sentiment de fragilité de la vie humaine me serre alors doucement le coeur. Ces enfants trimballés pour un spectacle auquel ils ne comprennent pas grand-chose, dans l’indifférence des passants, me semblent un instant à l’image de l’humanité toute entière : fragile, orpheline, perdue. Je devais être dans un jour triste.

Ce souvenir a aujourd’hui pour moi comme un goût de rêve (et vous avez remarqué comment certains rêves nous restent en mémoire des années après ?). Je crois que je m’en souviens comme d’un rêve parce que j’éprouvais des états d’âme complexes et intenses, que la scène était un peu étrange et inhabituelle, et que ma tristesse du moment me rendait archi-réceptif aux petits décalages d’un spectacle censé être joyeux. Dans ces moments, notre vie ressemble à un rêve.

Il y a toujours des petites déchirures dans le bel habit des fêtes. On dit que c’est par là que rentre la lumière. Certains jours, cette lumière est sombre. Mais j’aime bien. J’aime bien que ce souvenir soit porteur d’une douce tristesse. Il me rappelle notre fragilité : celle de ma fille, la mienne et celle du genre humain.

Illustration : Prêts pour le défilé, les amis ? À Paris en 1962.