Le plus beau jour de ta vie

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Quand j’étais étudiant en médecine, j’avais un ami spécial, moqueur et parfois persifleur, voire méchant avec ceux qu’il prenait pour cible, mais toujours très drôle ; il s’appelait Pierre.

Une année, nous étions partis à trois avec un autre ami, Patrick, devenu depuis psychanalyste, pour un voyage en Écosse dans sa vieille 4L (pour les plus jeunes de mes lectrices et lecteurs, la 4L Renault était une guimbarde populaire, robuste et pas chère). Comme nous étions fauchés, nous dormions parfois dans la voiture. Ce fut notamment le cas la première nuit, dans un coin paumé de la campagne anglaise. La qualité du sommeil fut des plus médiocres ; froid, courbatures et humeur grognonne étaient au menu dès l’aube.

Et ce matin-là, alors que je m’extirpais péniblement du coffre en maugréant, il me lance en rigolant : « Allez debout mon vieux, c’est peut-être le plus beau jour de ta vie ! » Malgré la sale petite pluie qui commençait, malgré le froid et les ankyloses partout dans mon corps, je me souviens avoir éclaté de rire.

Je m’en souviens encore.

Et je me sers parfois du truc de Pierre, moi aussi : de temps en temps, réveiller quelqu’un, un matin banal ou mieux, un matin merdique (où il a fallu se lever tôt pour faire quelque chose de pas forcément réjouissant ou excitant), en lui disant juste ça : « Allez, debout, c’est peut-être le plus beau jour de ta vie ! »

Au début, je le disais juste pour faire rire, pour faire du bien, justement les jours pas terribles a priori…

Maintenant je le dis parce que je pense que c’est peut-être vrai.

En tout cas que c’est parfois vrai, au moins en partie, et bien plus souvent qu’on ne le croit : chacun de nos jours est beau, et à son matin, nous ne pouvons jamais savoir jusqu’où ira cette beauté.

Alors autant rester éveillés, activés et attentifs à toutes les grâces qui sûrement viendront aujourd’hui, même partielles, même minuscules.

Illustration : notre vieille 4L orange avec des passagères telles que nous en rêvions à l’époque.