Le vieux grincheux qui n’aimait pas les jeux

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Je suis en visite chez des amis gagas des chats : chez eux, il y en a partout. Je m’amuse à les observer, j’aime surtout regarder les jeunes chats jouer : explorant, accélérant, se figeant, s’amusant à mimer des scènes de combat, de chasse. En jouant, ils s’entraînent pour la vraie vie, comme des acteurs en répétition avant une pièce.

 

Cela m’intéresse d’autant plus de les observer que je n’aime guère jouer. En tout cas, je n’aime pas le jeu en tant que tel. Par exemple, gagner ou perdre m’a toujours été indifférent. 

 

J’ai longtemps joué au rugby : mais ce que j’y aimais, ce n’était pas le jeu pour la victoire, comme certains de mes partenaires ; j’aimais la fraternité, l’effort du corps, le dépassement de ses craintes et de ses limites ; j’aimais les fêtes qui suivent toujours les matches, ces fameuses troisièmes mi-temps festives, propres au rugby, au terme desquelles on comprend que la victoire ou la défaite importent peu. 

 

Je participe parfois, avec ma famille ou mes amis, à des jeux de société : le résultat ne m’intéresse pas. Ce que j’aime, c’est observer le comportement des autres joueurs, discussions, négociations, mauvaise foi, engueulades et réconciliations ; observer mes propres emballements lorsque je perds ou que je gagne ; rire de moi, de mes inquiétudes ou de mes fiertés dérisoires ; faire le clown, dire des bêtises. J’aime que le jeu nous donne de la joie, des rires.

 

Je suis attentif, aussi, aux dérives du jeu. Je me souviens d’une visite à Las Vegas, des immenses salons remplis de machines à sous, et sans fenêtres : les joueuses et joueurs, sous un éclairage artificiel permanent, oublient le temps ; des buffets proposent nourriture et boissons à bon marché, pour qu’on reste des heures à jouer, boire et manger ; dès qu’un joueur gagne, les machines clignotent et couinent, attirant l’attention de tout le monde ; mais elles ne font rien, ni son ni flash, lorsqu’on perd. 

 

Je me souviens de la seule fois où j’ai joué, il y a longtemps, à un jeu vidéo, Civilization : je ne pouvais plus m’en décrocher tant ma mission (conduire ma tribu de la préhistoire à l’époque moderne) était à la fois passionnante et plutôt facile au début ; le premier soir, j’ai lâché le jeu à 1h du matin ; le deuxième, à 3h ; le jour suivant, j’ai décidé de ne plus m’approcher de l’ordinateur. Le plaisir du jeu était suivi d’un sentiment désagréable de vide : pas dormi, rien appris…

 

Je vois qu’aujourd’hui, des jeux se proposent d’aider les enfants ou les adultes à apprendre et à progresser, dans tout un tas de domaines. C’est très bien, après tout, si ça marche. Cet été, une jeune cousine a voulu nous initier à l’écologie à l’aide d’un jeu pédagogique. Dans mon cas, ce fut le bide : s’il s’agit d’apprendre, je préfère lire ou écouter un cours ; s’il s’agit de s’amuser, je préfère bavarder avec des amis, danser, jouer de la musique ; s’il s’agit de se changer les idées, je préfère un roman, un film, une balade. Bref, je reste un indécrottable non-joueur. 

 

C’est en lisant l’écrivain Roger Caillois, théoricien des activités ludiques dans son livre Les Jeux et les hommes, que j’ai compris mon problème : « Le jeu est une activité réglée, qui a sa fin en elle-même et ne vise pas une modification utile du réel. » 

 

Finalement, je préfère le réel, la vie : l’observer, l’admirer, la comprendre, la transformer. Le jeu nous rend joyeux, mais seule la vraie vie nous rend heureux…

 

 

Illustration : un chat qui n’aime pas les jeux, lui non plus…


PS : cet article est paru dans la revue Kaizen de novembre-décembre 2020.