Méditation : un art de la sensibilité

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De l’extérieur, méditer cela ressemble à réfléchir les yeux fermés. De l’intérieur, c’est tout autre chose : c’est faire un grand usage du corps, de la sensorialité, de la sensibilité.

 

Lorsqu’on médite, on arrête actions et distractions, pour se rendre présent, à soi et au monde, pour prendre pleinement conscience de ce qui se passe, en nous et autour de nous. On laisse filer les réflexions pour se tourner vers les sensations : souffle, corps, sons, odeurs, lumières… On ouvre grands les portes de la sensibilité, que l’on dépouille de ses défenses : les pensées, les explications, les rationalisations… On laisse parler la sensibilité nue.

 

Certains hypersensibles ont parfois du mal avec cela : ils craignent d’ouvrir une boîte de Pandore, ils ont peur – les anxieux et les paniqueurs surtout – que le flot de leurs émotions et de leurs sensations ne les submerge. Puis ils comprennent, ils apprivoisent ce voyage intérieur, ils découvrent le mode d’emploi de cette visite à soi-même et à ses ressentis que représente chaque séance de méditation. Ils éprouvent surtout ce que cela peut leur apporter : rester sensibles, mais mieux sensibles.

 

Les études de neuro-imagerie montrent ceci : méditer ne rend pas insensible et impassible, ne fournit pas une zénitude blindée, à l’épreuve de toute adversité. Dans le cerveau des méditants, la perception de la douleur est toujours là, les émotions sont toujours là, la tristesse, s’il y a lieu d’être triste, est toujours là. 

Mais il n’y a pas d’embrasement, pas d’affolement, pas d’anticipations avant, pas de ruminations ensuite : la méditation diminue la « réactivité cognitive », elle atténue les réactions mentales aux émotions, mais pas les émotions elles-mêmes. Car le problème, ce sont les pensées, pas la sensibilité. La méditation permet de vivre pleinement sa sensibilité, mais sans ses excès, sans la fragilité, en quelque sorte.

 

On ne médite pas pour se couper du monde, mais pour mieux se relier à lui. On ne médite pas pour se blinder mais pour s’ouvrir. C’est pour cela que la méditation est un merveilleux outil pour les hypersensibles : sans rien renier de leur sensibilité, ils y apprennent à en alléger la part douloureuse et parfois handicapante.

 

L’hypersensibilité, c’est la capacité de se relier au monde si fortement qu’on peut en souffrir. C’est l’incapacité à pouvoir filtrer ou écarter. Ou bien, formulé autrement, c’est la capacité de ne rien pouvoir filtrer ni écarter. Mieux encore : le don de ne rien pouvoir filtrer ni écarter : odeurs, sons, lumières, paroles, gestes, tout nous touche alors, tout entre, tout bouscule. Et tout nous nourrit, nous grandit et nous inspire.

 

Les hyposensibles évoluent dans un monde pauvre et sans subtilité, où ce qui les touche et les alerte est forcément visible, bruyant et agité : c’est la vie à coups de marteau. 

Les hypersensibles sont réceptifs aux signaux faibles du monde : sensibles à tout ce qui annonce que la pluie va bientôt tomber, et sensibles à tout ce qui reste de son passage une fois le soleil revenu. 

Dans quel monde préférons-nous vivre ?

Illustration : un hypersensible coincé dans une conversation qui l’oppresse (Types parisiens, par Daumier).


PS : cet article est paru dans la revue Chemins en avril 2020.