Regarder le soleil

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C’est un jeune patient qui m’a été adressé par le service d’ophtalmologie, une histoire étonnante, comme je n’en avais encore jamais vu. Il s’est abîmé les yeux à force de fixer le soleil. En face de moi, très gentil, intelligent, il me raconte son histoire. Il a toujours été un gamin anxieux, avec tout un tas d’inquiétudes depuis qu’il était tout petit, un peu comme tout le monde, mais en plus fortes et plus durables : peurs de la mort, du divorce de ses parents, d’avoir une vie malheureuse… Et puis il y a six mois, à la suite d’une période de vie un peu difficile, il s’est mis à avoir des angoisses obsédantes à propos du soleil : il avait peur qu’il explose. De manière lancinante. Alors il s’est mis à le surveiller. Attentivement. Régulièrement. « Je sais bien que c’est absurde, mais c’était plus fort que moi. Il n’y avait que ça qui me soulageait… » Résultat : des lésions de la rétine, pas gravissimes, mais les ophtalmos aimeraient bien qu’il ne recommence plus, tout de même, d’où la consultation… Bon, nous allons nous occuper de l’aider à mieux faire face à ses angoisses. Mais son histoire, évidemment, m’a rendu perplexe et songeur. Je me mets à penser au soleil, à mon tour.
Je me souviens de mes propres peurs d’enfant : à une période, après avoir lu que les étoiles s’éteignaient, que le soleil était une étoile et que donc il s’éteindrait lui aussi, j’avais eu des interrogations sur le matin où les humains se réveilleraient et où il n’y aurait plus de soleil. Je crois que ce type d’inquiétude a inspiré de nombreuses légendes dans toutes les cultures (avec des animaux ou des humains qui partent à la recherche du soleil…). Et d’ailleurs, le lendemain de la consultation avec ce jeune patient, le soleil levant est nimbé de brumes d’automne : rond, beau, paisible ; mais tout faible, tout pâle. Alors je pense à une autre de mes inquiétudes enfantines : l’hiver nucléaire. Au temps où la guerre atomique entre les USA et l’URSS (pour les lectrices et lecteurs plus jeunes, c’est l’ancien nom de la Russie communiste) était une possibilité concrète, on nous racontait ce qui pourrait se passer, en plus des irradiations : le soleil voilé par des milliards de tonnes de poussières dans l’atmosphère, la terre qui se refroidit, les plantes qui dépérissent et les animaux qui meurent…
Bizarre, tous ces échos en moi des peurs de mon patient : c’est qu’elles touchent, comme souvent, à la fois à l’intime et l’universel de nos préoccupations d’êtres humains… Du coup, les jours suivants, je suis attentif au soleil, à tous ses états, toutes les fluctuations de sa lumière, tous les moments de sa course dans le ciel. Mais pas pour craindre son explosion. Pour savourer sa présence : même s’il doit s’éteindre ou disparaître, que faire de mieux que de se réjouir qu’il soit là, tranquille au-dessus de nos têtes, à donner le signal des saisons ? Si nos angoisses peuvent servir à quelque chose, c’est bien à cela : au lieu de nous faire ruminer sur les idées de perte ou de disparition de ce que nous aimons, personnes ou objets, qu’elles nous aident à les aimer encore plus fort ce que nous perdrons peut-être (et tout est dans ce peut-être) un jour…