Rémanence

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J’attends un copain pour un déjeuner. Je suis en avance, et lui en retard. Il fait beau et je ne veux pas rentrer m’enfermer tout seul dans le restaurant ; je préfère m’asseoir sur un banc et regarder la vie de la rue. J’ai l’impression que plus grand monde ne fait ça, à part les personnes âgées ; les autres plongent directement le nez dans leur smartphone.

Moi, ça m’agace la dépendance à ces engins, je trouve que la vraie vie est plus intéressante : on s’y frotte à un réel qui nous stimule et nous gratte, au lieu d’évoluer dans un virtuel qui nous convient et nous flatte. Ou alors c’est que je suis désormais une personne âgée, qui aime s’asseoir et regarder…

Tiens, par exemple, je vois de l’autre côté de la rue une dame et un monsieur qui discutent poliment mais joyeusement. En observant la manière dont ils se parlent, à quelle distance ils se tiennent l’une de l’autre, j’en déduis qu’ils se connaissent déjà un peu, mais qu’ils ne sont pas intimes.

Ça n’empêche pas la conversation d’être animée : ils rient, sourient, Puis, ils se saluent et se séparent. Le monsieur s’éloigne sur le trottoir d’en face. La dame s’apprête à traverser vers moi. Je peux voir son visage : elle a un grand sourire aux lèvres, le même que celui qu’elle avait en discutant. Elle est seule mais elle sourit encore.

Elle sourit d’un sourire habité, pas un sourire automatique. Un sourire qui n’est destiné à personne, qui vient de l’intérieur, et qui est lié, j’en jurerais, au bref échange qu’elle vient d’avoir. Ça lui a fait du bien de parler, même de petites choses de rien du tout, comme celles dont on parle quand on croise dans la rue quelqu’un qu’on connait.

Les études montrent que sourire sincèrement élève nos émotions positives, nous donne une petite bouffée de bien-être. J’ai l’impression que c’est ce qui est arrivé à la dame : la conversation lui a fait plaisir. Mais elle a eu aussi sur elle un effet retard, pendant au moins quelques minutes, puisqu’elle a continué de sourire toute seule.

C’est ce qu’on appelle la rémanence, cette persistance d’un phénomène après la disparition de sa cause. Rémanence du sourire, et du plaisir lié à l’échange qui l’a provoqué.

Mais il n’y a pas que la rémanence qui caractérise les sourires sincères, il y a aussi la contagion : voilà que ça me fait sourire de la voir sourire, moi qui n’ait pas participé à la conversation ! Ou bien est-ce le beau ciel bleu qui me met en joie ? Ou le fait de me sentir en vie, là, sur ce banc, réchauffé par un soleil d’hiver faible mais délicieux ?

Je renonce à chercher : j’espère juste que mon sourire et le plaisir d’avoir assisté à cette petite scène, vont eux aussi être rémanents. Et je me dis que j’aimerai que ma vie s’écoule ainsi : d’expérience de sourire en rémanence de sourire, jusqu’au sourire suivant…

Illustration : On en voit des choses intéressantes dans la rue, quand on regarde vraiment (David Plowden, 1964)

PS : cet article a été initialement publié dans Psychologies Magazine en février 2017.