Rencontre avec un poète

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Une amie m’a permis de rencontrer le poète Christian Bobin, que je vénère. J’étais comme sur un nuage, ému et heureux, sans avoir rien de beau à dire mais sans en souffrir : le voir brièvement et échanger quelques banalités me suffisait. Ne presque rien prendre de son temps, ni de son énergie. Je préfère le lire que lui peser.

Bobin regarde ses interlocuteurs avec un vrai regard. Dans ma vie j’ai rencontré beaucoup d’auteurs ou de personnes que l’on dit connues. Et je sais maintenant observer leurs yeux. Je sais qui fait semblant de regarder et d’écouter, en attendant simplement que la formalité ou la corvée se termine. Et qui écoute ou regarde vraiment, même si ça ne dure que quelques secondes. Bobin regarde et écoute vraiment. C’est sans doute pour cela que les mondanités le fatiguent et qu’il a besoin de la solitude. Ceux qui ne regardent ni n’écoutent ne sont pas fatigués par les superficialités.

Le soir, j’ai commencé à lire son livre, que mon amie m’avait offert, son dernier livre : L’Homme-joie.

Il y avait une dédicace pour moi qui m’a enchanté. Je ne vous la dis pas, pour ne pas l’user, et parce que je ne veux pas savoir si elle est unique ou non ; aucune importance, moi je la lis comme telle.

Comme c’était un bel exemplaire, numéroté, sur vélin, j’ai tranché doucement les pages pour en libérer les mots, comme on le faisait autrefois, avec un très vieux couteau d’artisan, que je suis allé aiguiser auparavant. Oui, je sais, ce sont de plaisirs passéistes. J’aime le passé, parce qu’il ne m’écrase jamais, mais me nourrit.

Le premier récit était tellement incroyable de beauté que j’ai tout de suite arrêté ma lecture. La première fois de ma vie que j’ai fait cela, une lectio interrupta, c’était en lisant L’Insoutenable légèreté de l’être, de Milan Kundera, en 1984. S’arrêter pour ne continuer que le lendemain. Et dans l’attente, plutôt relire et savourer qu’avancer et avaler le livre sous l’emprise du plaisir et de l’avidité d’émotions. Garder intact le bonheur de découvrir chaque page d’un auteur qui nous renverse. Il y a quinze récit dans ce livre. J’en savourerai un par jour : je vais passer deux semaines extraordinaires.

Merci Sophie.

Illustration : le poète par Catherine Hélie. Et un extrait des premières pages : “J’ai passé ma vie à lutter contre la persuasive mélancolie. Chaque sourire me coûte une fortune.”