Esprit de répartie

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Je n’ai jamais eu le sens de la répartie. Je ne trouve la formule qui fait mouche que des heures ou des jours après. Aucun « esprit » comme on disait au XVIIIème siècle : je n’aurais jamais pu faire carrière à la Cour. Je le vois bien d’ailleurs, même en République : je ne suis pas à l’aise dans les dîners mondains.

Mais d’autres en ont, de la répartie. Par exemple David, mon prof d’anglais. L’autre jour, il m’a bien fait rire en me racontant l’histoire suivante : c’est dans une bibliothèque où il se rend régulièrement. La bibliothécaire est très à cheval sur le règlement, un peu rigide par exemple sur les horaires. On ne peut plus emprunter de livre un quart d’heure avant la fermeture ; le soir, c’est donc 18h45. Ce jour-là, David passe au comptoir à 18h 46 avec une pile de livres à emprunter sur les bras. La dame lui fait remarquer sèchement qu’il est trop tard. David, qui est brillant et agaçable, sent monter la colère, mais au lieu d’agresser ou d’en rabattre (hérisson ou paillasson) il décoche un trait d’esprit : « You’re depriving yourself of grace ! » (Vous perdez toute votre grâce !)

J’adore et j’admire. Pas de critique directe, négative, sur la mesquinerie du comportement. Mais une critique indirecte, élégante, sur la grâce dont ce comportement prive la personne. Trop fort, trop fin !

Autrefois, je rêvais d’acquérir ce don. Mais c’est trop loin de mes compétences de base. Et trop coûteux : cela suppose d’être toujours réactif, toujours aux aguets, en quête du défaut de la cuirasse de l’autre. Fatigant. Je sais que la friction de l’humour peut faire réfléchir, que sa morsure peut aider à changer autrui. Mais je préfère la gentillesse : c’est peut-être plus lent, mais c’est aussi plus reposant.

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