Tristesse de papa

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J’ai reçu un jour une belle lettre d’un lecteur qui me racontait une petite scène de famille qui avait provoqué chez lui un bouleversement silencieux et invisible.

Lors d’un repas du soir avec ses enfants, son fils de 2 ans lui demande de rajouter du sel dans son assiette. Comme il estime (à juste titre) que le plat était assez salé et que les enfants mangent trop salé et trop sucré, il fait semblant de rajouter du sel dans en mettre vraiment. Son fils ne remarque rien, et se régale du plat qu’il pense salé par Papa, à qui il adresse un grand sourire.

Et mon lecteur me dit avoir ressenti à ce moment précis une ” profonde tristesse », liée au sentiment obscur mais bouleversant d’avoir bafoué la confiance de son fils. Il essaye d’en parler un peu plus tard à son épouse, mais celle-ci ne voit pas pourquoi il accorde autant d’importance à un événement si bénin.

J’aime ce récit, j’aime ces états d’âme, je pense qu’ils contiennent toute la vérité et la difficulté de notre humanité : nous avons la faiblesse du mensonge et l’intelligence de la culpabilité, la conscience de nos erreurs et de nos fautes, même minimes, même bénignes.

À ce stade, la tristesse que ressent mon lecteur, sa culpabilité, sont une bénédiction, une marque de sensibilité, un souci de vérité. C’est au stade suivant que tout va se jouer : que va-t-il en faire ?

S’il s’embarque dans des ruminations sur son incompétence paternelle, l’occasion de progresser se transforme en occasion de se maltraiter et de s’attrister plus encore.

Mais s’il accueille sa tristesse comme une amie qui vient lui dire avec tendresse : « c’est toi qui es dans le vrai, toi qui a raison ; ce qui vient de se passer avec ton fils n’est pas banal ; ce n’est pas grave, mais ce n’est pas banal ; alors prends le temps, le temps de ressentir, le temps de réfléchir, respire avec tout ça ; respire et souris ; puis, plus tard, tu songeras à ce que tu diras à ton fils la prochaine fois ; en attendant, accepte ce qui a eu lieu, accepte ce que tu as fait : tu l’as fait par amour, même si tu as été maladroit, même si c’était – peut-être – inadéquat, même s’il y a sans doute d’autres manières de faire ; c’est comme ça, ne l’oublie pas mais ne te maltraite pas ; tu as fait ce que tu as pu, de ton mieux, à cet instant ; et grâce à cet instant, que tu acceptes, tu vas doucement changer ; et la prochaine fois, tu feras encore de ton mieux ; et peut-être que ce mieux sera vraiment mieux ; ou peut-être pas ; alors tu souriras, tu respireras, et tu laisseras, comme maintenant, tes états d’âme se poser en toi, et tu les écouteras un moment.», oui, s’il laisse sa sensibilité faire tout ce chemin, alors tout est bien. Tout est bien…

Illustration : un papa et son fiston, quelque part dans le Monde (Arménie, 1972 : que sont-ils devenus ?) par Henri Cartier-Bresson.