Vivre ou écrire ?

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La petite île de Navarino est située tout au sud du Chili, en Terre de Feu, et on peut y trouver ce qui est sans doute la ville la plus australe du monde : Puerto Williams. Il y fait rarement chaud, même en décembre ou janvier (saison la plus clémente là-bas puisque nous sommes dans l’hémisphère sud, où les saisons sont inversées) car les côtes de l’Antarctique sont à moins de 1000 km. A peu près 2200 habitants vivent là, dont un personnage étonnant, un suisse venu habiter au Chili il y a plus de 20 ans.

Après avoir roulé sa bosse, il s’est établi ici, et exerce plusieurs petits boulots locaux, comme celui de gardien de voiliers : beaucoup de riches sud-américains viennent naviguer dans l’archipel de la Terre de Feu à la belle saison, malgré les conditions climatiques rudes, car les paysages sont d’une beauté à couper le souffle. Il est aussi guide touristique : parlant couramment plusieurs langues, il est passionné par sa région d’adoption et l’histoire des indiens Yamanas qui la peuplaient autrefois. Passionné aussi par l’installation des occidentaux dans la région : il a retrouvé et fait restaurer la maison du premier missionnaire installé ici et elle est transformée aujourd’hui en petit musée. Il est à lui tout seul une encyclopédie ambulante sur tout ce qui concerne la Terre de Feu, avec beaucoup de recul et d’humour.

A la fin de la visite de l’île que nous avons effectuée avec lui, nous bavardons un peu. Comme j’ai été très intéressé par tout ce qu’il nous a raconté, de lui et de son histoire personnelle, je lui suggère, sincèrement, d’écrire ses mémoires sur tout ce qu’il a vu et vécu ici.

Il me regarde droit dans les yeux et répond sans un instant d’hésitation : « pas question ! », l’air presque agacé, comme si je venais de lui dire un truc absurde ou dérangeant. Je cherche à comprendre, à m’expliquer : « vous savez, c’est tellement passionnant tout ce que vous racontez, que ça intéresserait sûrement pas mal de lecteurs ; et ce serait aussi un document historique, une manière de préserver le souvenir de cette période où la région est en train de changer à toute allure. »

Il réfléchit quelques secondes, et me répond un peu calmé : « J’ai trop de choses intéressantes à faire de ma vie pour prendre tout le temps nécessaire à un tel bouquin. Dans ma vie d’autrefois, j’ai été libraire en Suisse. Si vous saviez le nombre de livres inutiles que j’ai vu arriver sur mes rayons, et repartir sans qu’un seul lecteur potentiel ne les ait pris et parcouru, même un bref instant ! Je m’intéresse trop à tout ce qui se passe ici, je préfère vivre qu’écrire… »

Je me sens un peu nigaud, comme toutes les fois où la vie me donne une leçon. Bien sûr qu’il a raison, s’il le sent comme ça. Bien sûr qu’à choisir, il vaut mieux vivre qu’écrire (même si on peut aussi faire les deux !). Et bien sûr que c’est une déformation professionnelle de ma part d’avoir ainsi le réflexe de vouloir transformer tout ce que j’aime en livre, pour en faire profiter d’autres personnes. Je suppose que dans la logique de mon interlocuteur, le raisonnement valable pour l’auteur s’applique aussi aux lecteurs : souvent nous avons mieux à faire dans notre vie que lire ou écrire. Vivre par exemple…

Nous nous quittons pour toujours, sur un sourire et une poignée de main. Mais le souvenir de notre échange, et de sa leçon, est encore vif en moi. Pourquoi ? Je pourrais me dégager de mon inconfort en me disant qu’il a tort, que c’est dommage, qu’on peut parfaitement vivre ET écrire, et que c’est, par exemple, ce que j’ai fait de mon mieux jusqu’à présent : il ne me semble pas avoir été un zombi de l’écriture, renonçant à la saveur du monde. Mais tout de même : si je suis si troublé, c’est qu’il a mis le doigt sur quelque chose qui m’habitait sans que j’en ai pris conscience assez clairement. Et ce quelque chose c’est que je dois, simplement, davantage vivre et un peu moins écrire…

C’est drôle cette manière dont les leçons nous arrivent souvent de l’extérieur : nous sentions bien les choses mais nous ne nous écoutions pas. Et il faut alors un petit déséquilibre, un vent venu du dehors, pour que nous comprenions enfin et que nous nous décidions à aller dans la bonne direction.

Je vous souhaite à toutes et tous de très belles fêtes, vacances, rencontres, méditations ou résolutions durant ce cœur de l’hiver. Les jours ont recommencé à s’allonger, et bientôt le printemps sera de retour : n’est-ce pas merveilleux ?

Illustration : une tranche de vie d’autrefois chez les indiens Yamanas.