L’âge ressenti

 

 

Il y a quelque temps, j’ai eu une petite opération chirurgicale, sans gravité mais qui m’a contraint à bouger doucement pendant quelque temps, du fait de la douleur. La chirurgienne qui avait pris soin de moi m’avait recommandé de marcher tout de suite, alors j’ai marché, autour de chez moi, en ville, dans les bois. Lentement, comme un vieux monsieur. Âge ressenti : 90 ans.

Quelques semaines auparavant (j’avais bien fait d’en profiter) j’avais dansé lors d’une soirée avec de vieux amis. Comme lors de notre jeunesse étudiante, j’étais monté sur la table, je m’étais roulé par terre en agitant les jambes. Âge ressenti : 20 ans.

Depuis quelques temps, vous avez sans doute remarqué comme moi une nouveauté dans les bulletins de météo : on parle de la « température ressentie ». Ce n’est pas seulement une question de degrés, mais aussi de soleil ou d’ombre, de force du vent, d’humidité de l’air. La température que nous ressentons n’est pas un absolu, mais un relatif. L’âge aussi !

L’âge ressenti dépend de notre forme physique bien sûr, de l’état de notre corps : une bonne grippe nous colle 30 ans de plus pour quelques jours. Il dépend aussi de l’éclairage : se regarder sous la lumière d’un néon glauque aggrave le statut chronologique ! À l’inverse, le bronzage l’améliore, mais jusqu’à un certain point seulement. Vous vous souvenez des mots cruels de Desproges : « la vieillesse, c’est quand, même bronzé, on reste moche. »

Tout ça est tout de même, en grande partie, une question d’état d’esprit. Et de bon usage de son entourage : quand on est entouré de plus jeunes, on peut se sentir vieux (si on se compare) ou se sentir rajeuni (si on les écoute, si on se nourrit du meilleur de leurs manières de faire et de penser, sans juger le reste).

Encore un privilège de notre incroyable cerveau humain !

Nous pouvons osciller en quelques heures de l’âge de 20 ans à celui de 90 ans.

Nous pouvons ne pas être attaché, comme la chèvre de Nietzsche, « au piquet de l’instant ». Mais sauter au contraire, volontairement ou non, d’un âge ressenti à un autre.

Nous pouvons alors savourer des bouffées de rajeunissement. Ou anticiper le vieillissement qui vient doucement, et décider de l’habiter de notre mieux avec le maximum de vitalité.

Car à côté de l’âge ressenti, il y a aussi l’âge assumé, joyeusement assumé. Et vous savez quoi ? Les études montrent que cultiver une vision favorable du vieillissement (« moins d’énergie mais plus de bonheur, moins de folie mais plus de sagesse, moins de contraintes et plus de libertés », etc.) nous aide de fait à mieux vieillir ! Motivant, non ?

Et au fait, en pratique : quel est votre âge ressenti, après la lecture de cette chronique ? Vitalité ou perplexité ? Coup de jeune ou coup de vieux ?

 

Illustration : c’est bien vrai, ça ! (Toqué Frères, quelque part dans Paris)

PS : cette chronique a été publiée à l’origine dans Psychologies Magazine en octobre 2025. 

Référence : The Impact of Age Stereotypes on Wellbeing, Journal of Happiness Studies, 2022.