Pourquoi les personnes distraites nous paraissent si souvent sympathiques ?
C’est peut-être parce que, dans ce monde tourné vers le matériel, le rendement, la performance, les objectifs… les distraits sont ailleurs.
Ailleurs sur leur nuage, dans la lune, perchés. Et c’est pour ça qu’ils nous font du bien : ils nous montrent qu’on peut vivre et survivre en desserrant un peu les mâchoires et en prenant le temps de regarder voler un papillon…
Et comme les distraits nous attendrissent, ils nous amènent à excuser volontiers leurs étourderies.
C’est Montesquieu qui écrivait ainsi dans ses Cahiers : « Je n’ai pas été fâché de passer pour distrait : cela m’a fait pardonner bien des négligences… »
Alors c’est toujours bien d’être distrait, et peut-on aller jusqu’à faire un éloge de l’inattention ?
Et non, ce n’est pas toujours bien, la distraction !
D’abord, par ses conséquences : les personnes distraites agacent parfois leur entourage par leur manque de fiabilité et de ponctualité. Et puis, la distraction est très chronophage : les distraits perdent un temps fou à chercher leurs clés ou leur casquette, passent trois heures sur une tâche qui n’en demanderait qu’une à un cerveau concentré, etc.
Ensuite par ses causes : ce qui distrait les distraits, c’est qu’ils se détournent de la situation ou de l’activité en cours pour prêter attention à autre chose. Mais à quoi ? Ce n’est pas toujours pour admirer un arbre en fleurs ou contempler le passage des nuages, mais plus souvent hélas pour se noyer dans leurs préoccupations et leurs soucis. Beaucoup de nos distractions viennent de l’attention excessive que nous portons, bien souvent malgré nous, à nos ruminations, nos pensées stressantes, angoissantes, dépressives…
Que peut-on alors proposer à cette catégorie de personnes distraites par leur stress ou leur anxiété ?
D’apprendre à méditer !
La méditation est une science de l’attention. Elle n’est pas que cela, mais cela, elle l’est, pleinement.
Je me souviens, lorsque nous avons commencé à proposer à nos patients anxieux et déprimés de méditer, il y a maintenant près de 25 ans, dans le service universitaire où j’exerçais, nous savions que le mot « méditation » ferait peur à tout le monde, et nous parlions plutôt, sans trop mentir, d’« entraînement attentionnel ».
Car la distraction est une perte de contrôle sur les mouvements de notre attention : tantôt parce qu’elle est engluée dans nos soucis, tantôt parce qu’elle est dispersée et surstimulée par tout ce qui nous entoure, dont les écrans.
La méditation nous propose alors 2 types d’entraînement pour reprendre un peu ce contrôle : des exercices d’attention focalisée, et des exercices d’attention ouverte.
Les exercices d’attention focalisée ?
Cela consiste par exemple à régulièrement centrer son attention sur sa respiration et à l’y ramener à chaque fois qu’elle s’en écarte. Ces exercices nous aident, peu à peu, à ne pas nous laisser distraire de nos tâches, à rester concentrés. C’est une sorte de musculation de nos capacités de concentration.
Les exercices d’attention ouverte ?
Cela consiste à régulièrement s’arrêter d’agir, et à ne rien faire ! Ne rien faire, mais sérieusement et attentivement. C’est-à-dire à se rendre présent à tout ce qui nous entoure, sans chercher à trier, sélectionner, utiliser : on se pose, et on regarde, on écoute, on ressent, on ne s’occupe de rien d’autre que d’observer et accueillir le monde. Ces exercices nous aident, peu à peu, à libérer notre attention de la rumination incessante de nos problèmes. C’est une sorte de musculation de nos capacités de présence au monde.
Passer librement des temps de concentration aux temps de présence au monde : c’est à ça que nous sert l’attention ! Attentifs à ce que l’on fait, attentifs à ce que l’on est, attentif à ce qui nous entoure.
Et attentifs aussi aux besoins des autres !
Écoutez plutôt ce qu’écrivait la philosophe Simone Weil, qui faisait de l’attention une vertu :
« Les malheureux n’ont pas besoin d’autre chose en ce monde que d’hommes capables de faire attention à eux. »
Illustration : hérisson très attentif (Hans Hoffmann, 1584)
PS : d’après ma chronique de l’émission Grand Bien Vous fasse du 25 août 2026, sur France Inter.
PPS : pour plus d’informations et d’exercices sur la méditation, voyez par exemple un de mes ouvrages, comme Le temps de méditer.
