Entretien sur la Consolation, dans Libération

Christophe André : «C’est tout le temps passé sur les écrans qu’on aurait intérêt à consacrer à la consolation»

Un petit virus nous l’a rappelé violemment: nous sommes fragiles et mortels. Face aux désillusions de l’époque, prendre dans ses bras, dire des mots apaisants ne peut pas réparer le réel qui blesse, prévient le psychiatre, mais ils font un «bien fou». Des gestes modestes qui remettent de la vie là où il n’y en a plus.

Par Cécile Daumas

Anastasia Vécrin

Publié le 21/01/2022 à 17h10

C’est d’abord un aveu d’impuissance, celui de ne rien pouvoir faire contre la perte d’un être cher, contre la maladie grave ou face à un chagrin d’amour. Mais c’est aussi une attitude qui fait la grandeur morale de l’humanité, allant bien au-delà du simple réconfort. Confronté à la maladie, le psychiatre Christophe André a vu la force de la main d’un soignant qui saisit la sienne. Dans Consolations, celles que l’on reçoit et celles que l’on donne (éd. L’Iconoclaste), celui qui a diffusé la méditation pleine conscience en France réhabilite une attention à la souffrance humaine, qui résonne particulièrement en ces temps de pandémie. Qu’il soit maladroit ou à distance, forcément imparfait, ce don de présence et d’affection vise à remettre une personne exilée dans sa souffrance en lien avec le monde, avec la vie. Aurions-nous tous besoin d’être consolés?

En tant que psychiatre, qu’avez-vous pensé de la vidéo de Stromae qui chante ses pensées suicidaires au JT de TF1 ?

J’appartiens à une génération où les familles maquillaient les suicides en accidents, et où on n’avouait jamais qu’on était déprimé. Donc, on revient quand même de très loin! Cest plutôt une chance que la parole sur la souffrance psychologique se libère, cela permet de déculpabiliser les malades, même sil y a aussi, dans cette histoire, une intention de buzz de la part du chanteur.

Du fait de la dépression, on se sent souvent inférieur aux autres. Cela a été aggravé par les parades d’ego sur les réseaux sociaux : regardez ma belle vie, mes beaux cheveux, mes belles vacances, mes belles fringues et tout ça. Toutes ces tensions comparatives ont été très toxiques pour l’estime de soi. Que quelqu’un comme Stromae, qui semble tout avoir pour lui, dise qu’il s’est trouvé en carafe à un moment donné, c’est bienfaisant. Cela autorise la souffrance et permet donc aussi de s’en occuper réellement au lieu de la considérer comme une défaillance.

Plus généralement, observez-vous un état dépressif généralisé de la société après deux ans de pandémie ?

C’est très hétérogène, il y a des tranches d’âge qui ne s’en sortent pas trop mal. Puis d’autres, certains jeunes, certaines personnes âgées, qui sont dans une grande détresse. Ce sont surtout ces âges clés qui sont touchés. Chez les jeunes, les données montrent une augmentation des dépressions, des tentatives de suicides. Pour les personnes âgées, c’est assez terrible parce qu’elles savent intuitivement que le temps leur est compté : si je dois mourir dans cinq ans, trois ans de privations de visites et de câlins, ça compte. Plus qu’une dépression généralisée, nous vivons finalement une tristesse poisseuse, une désolation flottante, qui n’est même pas une grande adversité face à laquelle on pourrait se rebiffer. Et c’est ça le pire, finalement.