Entretien sur la Consolation, dans Madame Figaro

Christophe André : « La consolation est une petite réserve d’oxygène qui nous permet de ne pas sombrer »
Dans son nouveau livre, le psychiatre philosophe Christophe André nous invite à l’empathie. Panser les souffrances de l’autre, tout en acceptant sa propre vulnérabilité, c’est le secret du vivre ensemble.
Sa voix douce, chuchotante presque, au timbre feutré, est reconnaissable entre mille. À 65 ans, Christophe André, après avoir exercé longtemps à l’hôpital Sainte-Anne, à Paris, n’a jamais cessé de partager et faire découvrir la méditation en France. Ce psychiatre atypique se consacre désormais totalement à l’écriture, et vit entre la capitale et la Bretagne.
Madame Figaro. – Avez-vous écrit Consolations, celles que l’on reçoit et celles que l’on donne pour nous consoler, nous qui traversons une période inédite de crises sans fin ?
Christophe André. – J’avoue que le projet est bien plus personnel… Je l’ai débuté il y a six ans, au moment où j’ai appris que je souffrais d’un cancer du poumon, bien que non-fumeur. J’ai basculé, comme tous les malades, dans ce monde de solitude, de fragilité, d’angoisse… Et j’ai découvert la magie de la consolation auprès des soignants. On le sent charnellement. J’ai eu envie de me pencher sur cette expérience universelle. La consolation, nous en avons et en aurons tous besoin un jour ou l’autre. C’est une petite réserve d’oxygène qui nous permet, face à l’hostilité du réel, de tenir, de ne pas sombrer dans la peur, le chagrin, le désespoir. Sans ces microsources de consolation, la vie serait intenable.
Vous insistez sur ce point : nous sommes une espèce consolatrice – nous, les humains. Cela nous est-il propre ?
L’art de la consolation est une prérogative de certaines espèces. Toutes ne se valent pas ! Chez les félins, on laisse mourir celui qui est blessé pendant une chasse, on ne le réconforte pas, contrairement aux baleines, aux dauphins, aux éléphants et à certaines espèces de singes. Selon la psychologie volutionniste, cet instinct de consolation est un avantage adaptatif certain. Il s’agit de préserver l’espèce, de ramener celui qui souffre dans le groupe, auprès de ses pairs – ne pas le laisser s’engluer dans son chagrin et en mourir. C’est ce qui se passe chez les humains. Consoler, du latin consolari, signifie étymologiquement : rendre au souffrant son entièreté, réparer sa partie blessée, le remettre en lien avec les autres. Ça n’est pas si désintéressé que cela. Car les individus consolés redeviennent utiles au groupe et ne démoralisent plus les autres par contagion émotionnelle. Bref, la consolation relève, aussi, de l’intelligence collective.
Il n’est pas facile, pourtant, de consoler… On craint d’être maladroit, et on l’est souvent…
Face à l’autre, qu’il soit malade, endeuillé, on a en effet peur de mal faire, surtout si on est soi-même heureux, en bonne santé. De fait, l’individu blessé par la vie est en quelque sorte un accidenté, polytraumatisé, à manipuler avec précaution. La règle d’or ? Prendre son temps. La consolation ne doit pas être une effraction. On doit y aller tout doucement, sans brusquer. Le « consolator praecox » cherche plus à se soulager de sa propre souffrance empathique qu’à consoler l’autre. Dans un premier temps, il faut se contenter de petites choses. Dire : « Je suis là », « Ça va aller », « C’est OK », toucher le bras ou la main. Si l’on cherche à greffer de facto du positif sur cette douleur, on provoquera un rejet. Il n’y a pas très longtemps, une jeune amie a vécu la pire souffrance – la perte de son enfant. Je lui ai écrit ce simple SMS : « Je pense à toi, je t’embrasse. » Elle m’a confié, il y a peu, que ces simples mots lui avaient été bénéfiques.
La consolation ne doit pas être une effraction.
Comment ces trois mots peuvent-ils adoucir une telle peine ? Ça semble magique…
Tout simplement parce qu’ils permettent de « diluer » cette souffrance, pour lui éviter de se figer et de s’enkyster. C’est un phare dans la nuit, une caresse verbale, une trace qui s’inscrit dans le cerveau émotionnel de l’endeuillé. Il sera toujours temps, ensuite, de prononcer des paroles plus déterminées : « Le temps t’aidera, la peine finira par s’adoucir. » Si on dit trop tôt cela, on aggrave la douleur. Mais ensuite, c’est utile. Je préconise aussi la « chaîne de consolation » – quand un ami souffre d’une maladie grave, d’un deuil. Les proches peuvent se relayer à son chevet psychique et créer une continuité de solidarité. Chacun laisse un message par jour ou, comme je l’ai vu, un petit plat, un gâteau, chaque jour, sur le pas de sa porte…
Les réseaux sociaux sont devenus précisément des « chaînes de consolation ». On y annonce le décès de ses proches, on y témoigne de son empathie à grand renfort de RIP et d’émoticônes prière. Cela console-t-il vraiment ?
Ils ont le mérite de remettre du lien entre ceux qui souffrent, ce qui est énorme. Sur TikTok, on voit beaucoup de personnes en marge – personnes de petite taille, en surpoids, trans en pleine transition, etc. – à qui ça fait un bien fou de se retrouver entre pairs. Car il est consolateur d’être ainsi relié à sa communauté. Pour moi, les réseaux sociaux ne sont véritablement apaisants que s’ils viennent s’ajouter au face-à-face. D’autant plus qu’à long terme, parce qu’ils dispersent notre attention, ils ne sont pas réellement consolateurs. Regarder une série Netflix, scroller sur son écran… ne nous encourage pas à la concentration. Or, on le sait maintenant, c’est précisément l’attention au moment présent, la concentration intense, qui nous rendent heureux.
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L’attention au présent… C’est ce que nous apporte la méditation ?
C’est toute la différence entre le bien-être et le bonheur. Si vous êtes à la terrasse d’un café en pianotant avec vos amis sur votre téléphone, vous pouvez éprouver une forme de bien-être superficiel. Mais si vous êtes en pleine conscience, au soleil, savourant ce qui est là, vous switchez du bien-être au bonheur. D’ailleurs, cela s’entraîne. Méditer tous les jours nous enrichit sur le moment, mais nous permet aussi de nous entraîner pour les peines à venir. Le jour où quelque chose nous accable, on a pris l’habitude de s’autoconsoler, de laisser aller nos pensées négatives, comme les nuages dans le ciel. Méditer nous enseigne à prendre la détresse et le chagrin pour ce qu’ils sont : des états mentaux passagers, qui convoquent notre patience. Pendant une émission de La Grande Librairie, Christian Bobin raconte que les jours où il a la tête « comme du papier froissé », il attend, « parce qu’un jour, les portes fermées se rouvriront ». C’est l’une des phrases les plus consolatrices que je connaisse. Les rituels, les routines, comme bricoler, jardiner, marcher nous « divertissent » aussi, au sens étymologique et pascalien du terme, en nous détournant de notre souffrance. Pour que cela soit réellement consolateur, mieux vaut l’effectuer sans but précis. Marcher pour le plaisir de marcher, par exemple. Tout cela nous remet dans le grand mouvement de la vie.