Je marche dans une rue calme, une après-midi de printemps, quand j’aperçois sur le trottoir d’en face une petite fille (environ 5 ans ?) qui pleure très fort. Je me mets un peu en retrait et je regarde la scène, qui comporte trois personnages : la petite fille, un papa avec de gros sacs de courses et l’air paumé, et une grande sœur, âgée d’une dizaine d’années.
Je fais alors semblant de regarder mon portable, pour comprendre ce qui se passe ; pour une fois, ça m’arrange de faire semblant de scroller en pleine rue, moi qui déteste ça.
Pendant ce temps, la grande sœur prend la petite dans ses bras, la serre, lui parle, lui caresse les cheveux, la console. C’est très beau et très simple à la fois : émouvant de voir la rencontre du chagrin et de l’amour.
Peu à peu la petite fille s’apaise, ses cris s’arrêtent, remplacés par des sanglots. Puis par des larmes muettes, tandis que la grande sœur continue de la serrer dans ses bras, en la balançant doucement de droite à gauche.
Pendant ce temps, le père est resté à côté de ses filles, les observant, l’air toujours aussi perdu. Enfin, le trio reprend sa route, les deux sœurs ouvrent la marche en se donnant la main, et le papa suit avec ses cabas.
Je repars de mon côté, rassuré ; et comme toujours, mes pensées vagabondent autour de ce que je viens de voir. Mon cerveau élabore tout un tas de pensées, qui partent, à cet instant, dans deux directions.
La première, c’est celle des scénarios qui naissent à mon esprit : pourquoi n’y avait-il pas de maman ? pourquoi le père était-il aussi peu capable de calmer la petite fille ? était-il déprimé ou divorcé ? et d’ailleurs était-ce leur père ? est-ce que la grande sœur est toujours obligé de s’occuper de la petite ? est-ce que ça ne risque pas de lui peser ou de lui voler une part d’insouciance ?
Tout un tas de départs de petits romans…
Nous sommes vraiment une espèce narratrice, une « espèce fabulatrice » comme le dit joliment le titre d’un roman de Nancy Huston : nous avons un besoin infini d’histoires à entendre, et une immense capacité à nous en raconter nous-même.
Il y a aussi une seconde direction à mes pensées, des réflexions plus générales : « C’est beau la consolation, c’est peu de choses finalement, mais faites avec cœur ! » ; « Le gros père nigaud de père et la grande sœur douée, comme un résumé des compétences inégales à consoler, selon les sexes ? » ; « C’est magnifique, ce lien entre deux sœurs, si fort, si précoce : durera-t-il toute leur vie ? », « Est-ce qu’un jour la petite saura aussi consoler la grande ? »
Puis, une dernière idée me vient, plus autocentrée, quand je m’aperçois que je n’ai en rien contrôlé le défilement de toutes ces pensées : « réfléchir, ce n’est pas produire des pensées, c’est en choisir une, parmi toutes celles que notre cerveau nous propose sans cesse ».
Nous n’avons qu’à admirer le travail, et le compléter, de temps en temps…
Illustration : Soutien et chuchotements (par l’excellent Néjib).
PS : cette chronique a été publiée à l’origine dans Psychologies Magazine en mars 2026.
