Admirer Etty et Simone

 

Estimer une personne, c’est lui reconnaître des qualités. L’admirer, c’est juger ses qualités largement au-dessus des nôtres.

J’aime admirer : voir des talents et des vertus poussés à leur meilleure part chez mes semblables, cela me réjouit et me donne confiance en l’humanité.

Il y a deux sortes d’admiration : l’une repose sur l’intimidation, et les anglo-saxons ont pour cela un mot spécifique, awe, une admiration teintée de respect. L’autre forme d’admiration repose sur l’affection, on se sent proche de la personne, même si on est loin d’avoir ses qualités.

Je ressens cette nuance dans mon admiration envers deux femmes et autrices remarquables.

La première est Simone Weil, philosophe à la pensée radicale, basée sur l’exigence de l’élévation et de la rigueur envers soi-même, qu’elle considère comme des besoins de l’âme. Pas la place ici de décrire son œuvre, mais juste deux citations pour en donner la saveur :

« Ne pas chercher à ne pas souffrir ou à moins souffrir mais à ne pas être altéré par la souffrance. » ;

« Deux conceptions de l’enfer. L’ordinaire (souffrance sans consolation) ; la mienne (fausse béatitude, se croire par erreur au paradis). »

Simone avait un caractère difficile, elle ne mentait ni ne transigeait jamais.

Mon admiration pour elle est sans limites, mais je me sens très loin d’elle, de ses fulgurances, de sa dureté envers elle-même (elle se laissa quasiment mourir de faim à Londres en 1943, à 34 ans, pour partager les souffrances de ses compatriotes restés en France durant la guerre).

Et puis, j’admire éperdument Etty Hillesum, autre jeune femme juive, mais néerlandaise, dont les lettres et le journal, rédigés sous l’occupation nazie, en camp de pré-déportation, sont des chefs d’œuvre.

Malgré les privations et les persécutions, Etty reste marquée par le désir de garder vivantes en elle les émotions d’amour et de sérénité, et de les transmettre à ses semblables. Quelques-unes de ses phrases lumineuses :

« Cela aussi c’est une prouesse : être vraiment, intimement heureux, accepter le monde de Dieu et en jouir, sans en être détourné par toute la souffrance qu’il contient. » ;

« Il y a en moi une immense confiance. Non pas la certitude de voir la vie extérieure tourner bien pour moi, mais celle de continuer à accepter la vie et à la trouver bonne, même dans les pires moments. » ;

« S’aguerrir et s’endurcir sont deux choses différentes. »

Elle meurt à 29 ans à Auschwitz. J’éprouve pour elle une admiration infinie et attendrie : bien qu’incapable d’autant de courage et de sagesse dans l’adversité, je me sens proche d’elle, et émerveillé par sa bonté surréelle et ses efforts pour garder son âme en vie jusqu’au bout.

« Ce qui étonne, étonne une fois, mais ce qui est admirable est de plus en plus admiré », écrit le moraliste Joseph Joubert. Plus vous lirez Etty et Simone, plus vous les admirerez !

 

Illustration : Évanescence, par Anu Garg & IA.

PS : cette chronique a été publiée à l’origine dans Psychologies Magazine en juin 2024.

À lire :

  • Simone Weil : La Pesanteur et la grâce. Pocket 1993.
  • Etty Hillesum : Une Vie bouleversée. Points 1995.