Bande de copains ou meute de crétins ?  

Hier, face à un énorme plantage de ma box internet, je me disais, très affligé : « C’est dur la vie… ». C’est vrai que c’est dur, et pas seulement à cause des pannes et des soucis matériels.  Heureusement qu’il y a plein de belles expériences pour nous la rendre supportable : rencontrer le grand amour, avoir des enfants merveilleux, de chouettes amis…

Mais dans la vraie vie, ces belles expériences sont-elles aussi formidables vues de près ? Sont-elles des réalités ou des contes de fées ? Prenez l’amour : au quotidien, l’amour ne suffit pas, il faut aussi que les partenaires amoureux fassent plein d’efforts. La parentalité : c’est merveilleux vu de loin ; mais vu de près, être les parents parfaits d’enfants parfaits, c’est plus compliqué.

Le risque de ces visions idéalisées du couple ou de la famille, c’est qu’après en avoir trop espéré, on en soit trop violemment déçu voire dégoûté, ou qu’on se sente inférieur et incompétent, pas capable de vivre heureux auprès de son conjoint ou de ses enfants.

Heureusement, il reste toujours un recours : les amis

Ah, l’amitié, dernier refuge pour vivre des bonheurs simples, sans efforts ni arrière-pensées ! Eh bien non, désolé, le mythe de l’amitié qui ne déçoit jamais est fait de la même eau que ceux de l’amour parfait ou des familles en or : il est mensonger.

L’amitié est une expérience formidable, mais elle comporte aussi ses dangers. Notamment les bandes d’amis, et notamment les bandes d’amis mâles. Sans doute est-ce vrai aussi pour les filles et les autres, mais je m’en tiendrai à mon  sujet du jour : comment éviter qu’une bande de copains ne se transforme en meute de crétins ?

Aujourd’hui, sous la pression notamment des courants de pensées féministes, de nombreuses critiques sont adressées aux groupes de garçons : lorsqu’on se retrouve entre hommes, on peut avoir tendance à tous se tirer vers le bas : à dévaloriser les femmes et les homosexuels, à bloquer ses propres émotions et à se moquer de celles des autres, à montrer ses muscles ; et à  tout permettre et tout pardonner aux gros bourrins du groupe, au nom de l’amitié…

Nous voilà loin de l’idéal de la bande de copains, idéal dans lequel j’ai grandi, comme la plupart des garçons de ma génération.

Du coup, ces remises en question me bloquaient au début, me perturbaient : bien que solitaire, j’avais toujours aimé me retrouver de temps en temps dans des bandes de potes, sans avoir le sentiment que nous représentions un problème potentiel.

Mais il faut toujours écouter les critiques, même si elles sont désagréables. Comme dans là fable de La Fontaine, L’Ours et l’Amateur des jardins, que je vous encourage à relire, et dont voici la morale :« Rien n’est si dangereux qu’un ignorant ami ; Mieux vaudrait un sage ennemi. »

Car finalement, la sagesse, c’est de prendre le temps de réfléchir au risque qui menace toujours les bandes de bons copains : se transformer en groupe de braillards énervés et décérébrés, au nom de l’amitié et de la virilité. On n’est pas des gonzesses, merde !

Ce sera un progrès que d’apprendre à faire le tri, à recadrer les plus énervés, voire à quitter les groupes que l’on n’arrive pas à changer. Et à se consoler, tout de même, en se disant que l’amitié, la saine et belle amitié, existe, mais qu’elle est plus facile à faire vivre entre deux amis qu’au sein d’un troupeau.

Comme, entre tant d’autres, l’amitié entre le poète René Char et le philosophe Albert Camus. Dans leur correspondance, Char écrit ceci à Camus : « Je pense souvent à vous, à notre amitié. Le Temps relâche alors son hostilité ; mes mains ne sont plus tristes. Un peu d’enfance et de maquis réchauffent mon cœur perdu. »

Cette amitié là, on prend, n’est-ce pas ?

 

Illustration : une sympathique bande de copains (d’après Watteau).

PS : cet article reprend ma chronique du 28 septembre 2021 dans l’émission de France Inter, Grand Bien Vous Fasse.