Brûler les doigts de ma fille

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Ça se passe un matin, au petit déjeuner.

Je le partage avec une de mes filles qui se lève tôt pour aller à son lycée, où les cours commencent à 8h, et vous savez ce que c’est à Paris, les temps de transport en commun sont longs. Bref, pour l’aider à aller un peu plus vite car elle s’est réveillée légèrement en retard, je lui ai fait chauffer de l’eau pour son thé et je m’approche pour la servir. Comme elle est encore endormie et en retard sur tous ses gestes, en me voyant arriver elle déchire vite le sachet de thé pour le mettre au fond du bol, s’embrouille, et met tout dans le bol : sachet, pochette en papier du sachet, puis ses doigts pour récupérer tout ça.

Pendant ce temps, j’attends au-dessus du bol, la bouilloire inclinée prête à déverser l’eau très chaude.

Et une pensée intrusive déboule tout à coup dans mon cerveau : ” Tiens, si je devenais fou, je pourrais profiter de cet instant pour verser l’eau bouillante sur ses doigts et la brûler. »

Comme je sais qu’elle s’intéresse à la psychologie, et que je trouve que c’est un bel exemple de pensée intrusive, comme on en a régulièrement dans les phobies d’impulsion, je lui raconte, tout en la servant sans la brûler, ce qui vient de se passer dans ma tête.

Elle est surprise et gentiment scandalisée : « Comment, Papa, tu as ce genre d’idées avec moi !? »

Je lui explique alors que c’est juste une pensée intrusive, déclenchée parfois par certaines situations ou certaines idées, qu’on ne passe jamais à l’acte, que tout le monde en a, mais que chez certaines personnes souffrant de phobie d’impulsion, la pensée fait très peur et que du coup, on lutte violemment contre elle, et elle se transforme en pensée récurrente et obsédante.

Elle semble soulagée par mes explications. Nous prenons alors un moment pour parler du bien et du mal, de l’intention de nuire volontairement ou non, et du fonctionnement bizarre de notre cerveau. Et je m’aperçois dans l’histoire que ce n’est pas si facile que ça de rendre toutes ses pensées transparentes, même à des proches, même quand on est psychiatre. Et finalement, peut-être pas si souhaitable…

Illustration : “une bonne tasse de thé bien chaude ?”