Coquillage

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C’est un de ces moments où je me sens en apesanteur dans le monde réel. Je flotte, en pleine conscience mais sans attaches. Je n’observe même pas, je bois simplement tout ce qui passe, je le filtre comme un coquillage filtre l’eau de mer. Puis je relâche. Quelque chose doit bien en rester dans mon cerveau et dans mon corps, mais je ne sais même pas quoi.

Ce moment se passe sur une plage, en Bretagne, lors d’un pique-nique avec des cousins et des amis ; il y a des adultes et des enfants, tout le monde bavarde, circule, mange ; je suis assis à un bout du groupe, tranquille, je regarde autour de nous les autres vacanciers.

À une dizaine de mètres, sur ma droite, une jeune fille tente de remettre ses pieds dans ses chaussures sans y faire rentrer de sable. Elle est debout sur une jambe, près d’une flaque d’eau claire laissée à marée basse par l’océan ; elle trempe délicatement un pied dans l’eau pour le nettoyer, puis tente de l’essuyer avec sa serviette, et enfin de le glisser dans la chaussure. Comme elle est en équilibre sur l’autre pied, ça marche mal, et le pied nettoyé retombe souvent dans le sable, il faut recommencer. Ça dure quelques minutes pour chaque pied, puis elle finit par y arriver. C’est étrange comme cette scène anodine m’intéresse : tous ces efforts simplement pour ne pas avoir de sable dans sa chaussure… Je ne juge pas (je n’aime pas, moi non plus, avoir du sable dans mes chaussures). Mais il me semble à cet instant que la jeune fille est à l’image de l’humanité toute entière, par moments : beaucoup d’efforts pour de petites choses qui paraissent sans importance de l’extérieur. Elle a terminé, et bavarde maintenant avec ses parents.

Je regarde alors vers la gauche, au-delà de notre groupe. Une dame d’une quarantaine d’années est restée seule au milieu des serviettes et des sacs de toute sa famille : le père et leurs trois enfants sont allés tremper leurs pieds dans l’eau froide du printemps. Elle se photographie avec son téléphone. Elle penche la tête en arrière, sourit et se prend sous différents angles, en inclinant son visage à droite, à gauche, ajustant sa coiffure, variant l’intensité de son sourire. Elle constitue un stock de beaux selfies, profitant du ciel bleu et de son léger bronzage. À d’autres moments, dans d’autres états mentaux, j’aurais jugé et désapprouvé : ces histoires de selfies sont détestables, elle ferait mieux de se baigner, de contempler le ciel, de lire, de photographier ses proches ou les vagues, n’importe quoi sauf se tirer elle-même le portrait comme ça, en rafale. Mais là, non : ces pensées passent sans que je ne m’y accroche. Ce n’est pas que je ne juge pas : mon cerveau juge ; mais ça ne m’intéresse pas. Ce qui m’intéresse c’est juste d’absorber cette scène, de la faire entrer dans ses moindres détails dans mon esprit, juste parce que c’est un moment de vie qui me surprend, que je n’ai encore jamais vécu, une scène que je n’ai jamais observée ainsi.

Un peu plus tard dans l’après-midi, alors que je suis toujours en mode « coquillage filtreur », je croise un couple qui se promène sur la plage. Le monsieur est aveugle et désespéré, il donne le bras à son épouse, et tout en marchant, il se plaint à voix haute (elle a l’air embarrassée et résignée à la fois) : « J’en ai marre de cette vie, j’en ai marre… » J’ai à nouveau ce sentiment de vivre un moment de proximité exceptionnelle avec la vie humaine. La détresse terrible de ce monsieur me rentre dans le coeur.

Pas de hiérarchie dans mon esprit entre ces trois instants. Ils reflètent tous les trois ce que tout le monde peut être amené à traverser, chacun à sa façon. Efforts pour un objectif apparemment dérisoire (le sable dans la chaussure). Narcissisme excessif (les selfies en rafale). Désespoir (le monsieur aveugle et malheureux).

Pour l’instant, pas de leçon, pas de conclusion, rien que les impressions. Mais je sais que tout cela va cheminer, sera digéré, et ressortira un jour. Je ne sais par contre ni quand ni comment.

Je sais aussi que maintenant, je dois redevenir un humain, père, époux, copain, cousin. Il va falloir que je repasse sur un autre registre que celui du coquillage contemplatif et silencieux, sinon je vais me faire chambrer ou remonter les bretelles. Je vais devoir parler, répondre, faire la cuisine, mettre la table, m’occuper des autres, pas seulement les regarder. Revenir dans l’engagement, la participation et la subjectivité. Ça aussi, j’aime bien. La vie de coquillage, ça a tout de même ses limites…

Illustration : “Christophe, sors de ta coquille !”(Chouette armée, Musée du Louvre, photo Passou).