Couillons à moteur

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L’été dernier, nous étions en vacances au Pays Basque, avec tout un groupe d’amis, dans une grande maison très calme, au milieu des montagnes. Le premier jour fut merveilleux : nous entendions le chant des oiseaux, le passage du vent dans le feuillage des arbres, les bêlements des troupeaux de moutons, les rumeurs lointaines des vallées voisines.

Mais au deuxième jour, dès le matin, un bruit de moteur persistant et énervant fit son apparition : de petits ULM sillonnaient le ciel. Toute la journée. Et ils le firent tous les jours de beau temps.

Ce n’était pas méchant, car ils ne survolaient pas exactement notre flanc de vallée, mais c’était pénible. Bien plus que ne pouvait l’être le bruit des machines agricoles : il est dans l’ordre des choses que les paysans travaillent en été, et après tout c’est leur territoire, sur lequel nous ne sommes que des invités de passage. Par contre, les vols d’ULM ne nous paraissaient pas indispensables à la vie du Pays Basque. Un de mes amis, agacé par leur bourdonnement inutile, les appela aussitôt les « couillons à moteur ». Et tous les matins, nous nous demandions en riant s’il ferait beau et s’il y aurait beaucoup de couillons à moteur dans le ciel.

Mais cette situation était aussi intéressante parce qu’elle posait un dilemme moral : qui sommes-nous pour juger ces gens ? Ils prenaient sûrement plaisir à leur vol, ce devait être magnifique de voir le paysage de montagnes d’en haut, avec l’océan au loin. De plus, ils ne le faisaient pas pour nous déranger mais pour prendre du plaisir, leur plaisir. Cependant, leur bruit permanent (du moins les jours de beau temps) et insistant était une agression pour nos oreilles. Je me souviens d’avoir lu un jour un article qui calculait qu’une mobylette sans pot d’échappement traversant une grande ville à trois heures du matin pouvait réveiller des milliers de personnes à elle seule. Le plaisir de quelques uns peut ainsi gâcher celui de très nombreux autres.

J’ai eu l’impression; cet été-là, que les « couillons à moteur » étaient bien plus nombreux qu’autrefois : car, outre ceux qui volaient, nous en avons aussi croisé qui conduisaient des Quads pétaradants dans de petits sentiers de montagne, et nous en avons aperçu d’autres encore au large des plages, lors de nos baignades, qui faisaient vrombir de gros scooters de mer. Mais au-delà des petits dérangements qu’elle nous fait subir, cette multiplication est avant tout une source de pollutions et de détériorations environnementales multiples : consommation d’essence inutile (on peut monter sur des montagnes, pédaler ou ramer pour autant de plaisir), ravinements des chemins (pour les quads) ou dangerosité (pour les scooters de mer). Et surtout, surtout, pollution sonore par démolition méthodique du silence et du calme, ces ressources naturelles merveilleuses et vitales, dont les citadins ont tellement besoin et qu’ils viennent chercher loin des villes !

Alors, c’est décidé, si cet été des couillons à moteur sillonnent à nouveau le ciel, je rédigerai une petite lettre à la mairie du village d’où démarrent les ULM. Pas pour rouspéter, non. Juste pour rappeler aux décideurs locaux le charme, les vertus et les promesses du silence pour la beauté de leur campagne et la santé de leur tourisme !

Illustration : un vieux berger, par Jean Dieuzaide, grand photographe toulousain. Regarde-t-il passer – avec un mélange de tristesse dans le coeur et d’amusement dans les yeux – un couillon à moteur ?

PS : cet article a été initialement publié dans la revue Kaizen en 2015.