Crénom de Merdre !

Alors que j’étais jeune papa, il y a donc longtemps, en passant devant la chambre de ma deuxième fille, je l’entendis un jour proférer avec conviction des mots étranges : « poutaing, poutaing… »  Je m’approchai alors doucement de la porte entrouverte pour l’observer : elle simulait avec ses poupées une scène de colère, et faisait dire à l’une d’elles les fameux « poutaings », dont je compris vite qu’ils étaient la reprise de mes propres « putain, putain », qu’elle avait dû entendre lors d’une de mes séances de bricolage…

D’abord culpabilisé de lui avoir appris ça, je me rassurai en pensant qu’elle en entendrait bien d’autres dans la cour de l’école. Et je songeai à ma propre fascination d’enfant pour les gros mots. Je pensais au gros Dictionnaire des insultes, caché dans la bibliothèque de mes parents, dans lequel je découvris une de mes favorites : « Le Diable te crache au cul ! » Issue d’un roman de Stendhal ! C’était une époque où les gros mots étaient encore un peu sulfureux et où nul ne se vantait d’en prononcer.

Mais chacun savait qu’ils étaient inévitables, comme le souligne Chamfort : « Il y a deux choses auxquelles il faut se faire, sous peine de trouver la vie insupportable : les injures du temps et celles des hommes. »

Mais les esprits étaient déjà en train de changer, et on se mit à dédiaboliser les gros mots, grâce notamment au capitaine Haddock et ses pittoresques jurons, et surtout à un certain Georges Brassens

Les gros mots sont aujourd’hui largement réhabilités, tout le monde en dit, sans culpabilité, ça fait sincère et spontané. Et, pour celles et ceux qui s’en désolent, ce n’est pas près de s’arranger, puisque la science en vante les bienfaits : dire des gros mots quand on s’est fait mal, cela soulage la douleur ; cela nous console aussi de nos peines quand nous nous sentons incompris et rejetés.

Pire : certains pensent même que les jurons sont peut-être à l’origine de toute culture humaine. On raconte, mais je n’ai pas retrouvé trace sérieuse des sources, que Freud aurait dit : « Le premier humain qui lança une injure au lieu d’une pierre fut au fondement la civilisation. » En tout cas, pour certains chercheurs, les jurons sont peut-être le chainon manquant entre le cri animal et la parole humaine.

Et puis, aux coincés qui feraient la fine bouche devant les dits jurons, vous pouvez toujours rappeler ceci : l’un des deux mots que nous prononçons le plus en dormant est : « putain » ! L’autre, c’est : « non ! ». Voilà : dans notre sommeil, nous répétons toutes les nuits : « non, non, putain, putain ». De quoi méditer sur la manière dont les humains traversent l’existence…

Allez, pour terminer, je voudrai rendre hommage au pauvre Charles Baudelaire, devenu aphasique à la suite d’un AVC, et qui, après avoir écrit des poèmes élaborés, ne pouvait plus prononcer en boucle qu’un seul mot, un gros mot en vogue à son époque : « Crénom » !

Triste, n’est-ce pas ? Alors, comme on ne sait pas de quoi demain sera fait, profitons de la vie, les ami(e)s, crénom de merdre !

 

Illustration : Un clip d’amateurs de gros mots (Marie Bashkirtseff, Un meeting, 1884, huile sur toile, 193 x 177 cm, Musée d’Orsay, Paris).

PS : cet article reprend ma chronique du 21 septembre 2021 dans l’émission de France Inter, Grand Bien Vous Fasse.