Cris et sautillements

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Au bout de la rue où nous habitons, il y a une petite école
primaire. Et plusieurs fois par semaine, lorsque je travaille dans mon bureau
j’entends les enfants se rendre de l’école au gymnase, ou à la chorale, en
piaillant joyeusement dans la rue.

Je me lève à chaque fois pour les regarder passer, dans leur
joyeux tumulte. C’est un spectacle qui me met en joie, de voir toute cette
énergie spontanée et désordonnée. En les observant, je me sens vieux et jeune à
la fois : jeune d’avoir été comme eux, et vieux de ne plus l’être depuis
longtemps. Mais en tout cas, je me nourris de leur vitalité, leur passage me
fait sourire, leur petit défilé me met en joie. C’est drôle comme les émotions
sont contagieuses !

Mais quelle pêche ils ont, ces petits humains ! J’admire les
maîtres et les maîtresses qui vont avoir, dans un moment, la charge de calmer
la troupe et de les rendre attentifs à je ne sais quelle tâche. Quelle drôle
d’invention que l’école !

Les enfants se
sont éloignés, je ne les vois plus, mais j’entends encore leur clameur jubilatoire.
Je me dis que l’aptitude à la joie est vraiment quelque chose d’inné chez les
humains. Je repense à mes filles et à tous les enfants que j’ai connus, à leur
manière inimitable, quand ils sont des tout-petits, de se déplacer en
sautillant, avec une allégresse spontanée du corps, qui témoigne de leurs
capacités naturelles à la joie et à la curiosité, de leur élan vers la vie.

Puis à un
moment donné, on perd le truc : en vieillissant, les enfants se déplacent
en marchant et ne sautillent plus. Ils ont envie de grandir et de ressembler
aux adultes, un peu de leur grâce s’en va, et avec elle une part de cet oubli
de soi nécessaire à la joie sans cause. Puis, à l’adolescence, c’est parfois la
dégringolade du bonheur : on découvre les états d’âme sombres, la
morosité, on se renfrogne aussi facilement qu’on sautillait jadis.

Il leur faudra
ensuite redécouvrir tout ça : l’importance du bonheur, la nécessité d’être
heureux malgré les soucis et les tracas de la vie. Il leur faudra  réapprendre tout ce qu’ils savaient déjà
faire lorsqu’ils étaient petits. Réapprendre à aimer la vie comme ça, pour
rien, sans raison. Je me demande si ce grand recul adolescent de la joie et de
l’énergie vitale est comme un oubli nécessaire pour que tout revienne encore
plus fort ensuite.

J’entends encore
quelques cris dans le lointain. Je me dis qu’on apprend mieux quand on est
joyeux. Mais ce qui est vrai pour les écoliers l’est aussi pour leurs
maîtresses et leurs maîtres : on enseigne mieux quand on est heureux. Et
vrai pour les parents : on aime mieux quand on est heureux.

C’est pour ça
que je ne rigole pas avec le bonheur : ce n’est pas un luxe, ni un gadget,
c’est une nécessité. Il est central et vital de nous attacher, de notre mieux,
à être heureux et à rendre heureux, autour de nous, en tout temps et en tout
lieu…

Et vous, vous
étiez heureuses et heureux à l’école ?

Illustration : Max et les Maximonstres, de Maurice Sendak.


PS : ce texte reprend ma chronique du 9 janvier 2018, dans l’émission de mon ami Ali Rebehi, “Grand bien vous fasse“, tous les jours de 10h à 11h sur France Inter.