Du début de l’amour (peut-être) et de la forme des nuages

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Ça
se passe dans le train. Une dame et un monsieur, entre 60  et 70 ans, qui ne se connaissaient pas, se
retrouvent assis l’un en face de l’autre. Ils regardent un peu leurs portables,
jettent un vague coup d’œil sur leurs magazines, puis finalement, ils
commencent à se parler – visiblement l’activité qu’ils préfèrent dans un train.
Je les écoute ; autant les monologues au téléphone m’agacent, autant les
vrais échanges m’amusent et m’intéressent. Je sais, c’est indiscret, mais c’est
plus fort que moi.

Rapidement, la conversation va bon train, si
j’ose dire, et les sujets se succèdent. Au bout d’un moment, il y a de la
fatigue et ça retombe un peu, les grands thèmes généraux (voyage, temps, horaires
et retards) sont épuisés. Le monsieur regarde alors par la fenêtre et admire le
ciel, effectivement un très beau ciel d’automne, changeant sans cesse. 

Quelques
banalités entre eux sur la beauté des nuages, de la lumière. Puis la
conversation décolle, la dame explique qu’elle voit toujours des tas de formes
dans les nuages : animaux, visages, objets. Le monsieur est ravi parce que
lui aussi, ça lui fait la même chose ! Ils se lancent dans un petit jeu :
« Et là, vous voyez quoi ? » Au bout d’un moment, la dame dit : « Vous savez, il paraît que
quand on voit beaucoup de formes comme ça, ça veut dire qu’on est plutôt
sensible et un peu inquiet même, on se raconte plein d’histoires à partir de
petits détails. » Le monsieur est ravi : « Mais c’est tout à
fait moi, ça, sensible et inquiet ! Et c’est vrai que dans les nuages, ou
certains papiers peints, je vois toujours des choses incroyables ! »
Ils rient et continuent de bavarder.

Je les abandonne à leur conversation, j’ai un
peu de travail, et j’ouvre mon ordinateur pour m’y mettre. Pendant un moment,
je suis absorbé et je les oublie ; puis je somnole un peu, bercé par leurs
voix discrètes et la rumeur du train. J’ai bien aimé leurs petits échanges,
pleins d’amabilités et de fraîcheur.

Quand j’ouvre les yeux, le train ralentit pour
un arrêt en gare. Le monsieur ramasse ses affaires. Ils se saluent gentiment,
il lui souhaite un bon voyage, elle lui souhaite une bonne soirée. Rien de
plus. Mince alors, quel dommage ! Comme au cinéma ou dans un roman,
j’espérais qu’il allait se passer un petit quelque chose de plus entre ces deux
personnages à la Sempé. Mais non, nous ne sommes pas au cinéma, mais dans la
vraie vie : alors, pas d’idylle naissante, pas de destin qui bascule.
Juste un moment léger et charmant, pour eux et pour moi. La dame a l’air un peu
triste ; ou bien c’est moi qui me raconte des histoires.

Le train repart, et la vie  – merci, merci ! – m’offre un dernier
petit cadeau : ils se font au revoir, des deux côtés de la vitre. Trop
mignons ! Je me demande s’ils vont rêver à leur rencontre cette
nuit ?

Illustration : Envol de colombe à Subiaco, par Karolina Sikorska.

PS : cet article a été initialement publié dans Psychologies Magazine en septembre 2017.