Éco-anxiété : ayez peur !

Ça se passe à la fin d’une conférence sur l’éco-anxiété, cette crainte des catastrophes écologiques et climatiques à venir. Une jeune fille vient me remercier pour mon exposé, et me questionne : « Je fais de mon mieux en matière de protection d’environnement, mais je me demande si ça va suffire. Par exemple, vous pensez  que je peux continuer de rester habiter en ville, ou qu’il vaut mieux partir vivre à la campagne ? » 

Je comprends que pour elle, les problèmes écologiques, ce ne doit pas seulement être de la spéculation, mais de l’action, que c’est un sujet qu’elle prend vraiment au sérieux. Je m’empresse de lui dire que je ne suis pas un spécialiste de l’environnement et de la prédiction climatique, juste un médecin qui étudie les émotions associées à ces changements. 

Mais en tant que soignant, justement, je ne peux pas m’empêcher de la rassurer : « Vous savez, si les villes continuent de se transformer, et accélèrent encore le mouvement, si tout le monde ou presque prend son vélo ou les transports en commun, si on cesse de bétonner pour végétaliser à tour de bras, si on interdit les éclairages de vitrines inutiles et la climatisation à tour de bras, les 4×4 et les SUV, et tout ça, alors les milieux urbains resteront vivables ! Nous devons juste tous pousser en ce sens. » J’ai l’impression que je la rassure un peu. Mais ai-je bien fait de la rassurer ?

Car finalement, ce que je viens de dire en conférence, c’est que l’anxiété n’est pas forcément une maladie. Ce n’est vrai que pour ses formes extrêmes, sur lesquelles on a perdu le contrôle, dans lesquelles on ne peut plus arrêter le petit vélo à angoisses, surtout la nuit… Sinon, l’anxiété, c’est une fonction cérébrale normale, c’est simplement l’anticipation des problèmes à venir, dans l’idée de pouvoir les éviter ou mieux s’y préparer.  C’est un signal d’alarme qui peut avoir de la valeur. 

Les personnes anxieuses ne délirent pas, elles ne se focalisent pas sur des dangers imaginaires, mais des problèmes réels qui risquent de survenir. L’anxiété appartient à la famille de la peur, qui est son émotion-mère : et la peur, c’est notre réaction face à un danger bien réel, bien concret, à une menace présente, actuelle. Si un molosse court vers vous toutes dents dehors, les oreilles rabattues vers l’arrière, vous avez intérêt à avoir peur, pour courir vous mettre à l’abri. Le risque de morsure n’est alors pas seulement une question d’imagination ! 

Bien sûr, il y a des personnes plus anxieuses que d’autres, qui réagissent plus vite, plus fort, plus souvent aux situations de danger éventuel, non encore survenu. Mais il arrive que les anxieux aient raison. Que leur anxiété soit une forme de lucidité, là où la tranquillité ou l’indifférence ressemblent à de l’aveuglement. C’est le cas de l’éco-anxiété : elle ne doit pas être supprimée, sauf dans ses formes excessives et maladives, mais écoutée.

Le problème, c’est que l’anxiété est une émotion douloureuse et inconfortable. Et que la tentation est grande de la faire taire par tous les moyens, même mauvais. C’est ce qu’on appelle en psychologie les « mécanismes de défense » : c’est-à-dire les petits réflexes inconscients que nous adoptons inconsciemment pour acheter notre paix intérieure. En voici quelques exemples, appliqués à l’éco-anxiété… Le déni : « ce n’est pas un si gros problème ». Le refoulement : « un problème ? quel problème ? ». Le déplacement : « le problème est ailleurs ». La projection : « c’est vous qui avez un problème » 

Ça vous rappelle les réactions de certains pour le réchauffement climatique ? Normal, c’est leur façon de se défendre de l’éco-anxiété. Ils feraient mieux d’assumer leurs émotions inconfortables. C’est ce que cherchait à leur dire vigoureusement la jeune militante Greta Thunberg : «Les adultes répètent qu’ils doivent donner de l’espoir aux jeunes générations. Mais je ne veux pas de votre espoir. Je ne veux pas que soyez rassurants. Je veux que vous paniquiez. Je veux que vous ressentiez la peur que je ressens tous les jours. Et ensuite, j’attends de vous que vous agissiez ; je veux que vous agissiez comme si nous étions en crise, comme si la maison était en feu. Parce que c’est le cas. »

Tiens, il y a aussi une autre éco-émotion qu’il vaut mieux accepter de ressentir, plutôt que de la refouler : l’éco-culpabilité ! Ce serait bien que tous les humains qui en ont les moyens renoncent désormais à prendre l’avion pour un oui ou pour un non, pour leur seul bon plaisir d’un week-end à Rome ou d’une semaine en Thaïlande !

Vraiment, les temps changent : c’est la première fois de ma vie, en tant que psychiatre, que je souhaite voir davantage de gens anxieux et culpabilisés ! Quelle drôle d’époque…





Illustration : Greta Thunberg au Parlement Européen en 2019.


PS : cet article a été initialement publié dans le n° 49 de la revue Kaizen, en 2019.