Nature et méditation

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Voilà presque une heure que nous sommes assis en silence dans cette grande salle baignée de lumière, dédiée à la méditation. Les uns sur des chaises, beaucoup sur un gros coussin, le zafu. Je suis, pour ma part, installé sur un petit banc japonais incurvé, le shoggi. Mais quel que soit l’endroit sur lequel nous avons posé nos fesses, les sensations inconfortables arrivent doucement. Crampes, envies de bouger, retour de vieilles douleurs que les occupations et distractions de notre vie active nous font habituellement oublier.  L’expérience méditative nous amène à la rencontre de notre corps, et ce n’est pas toujours agréable. Au moins dans un premier temps…

Alors, quand l’instructeur de méditation sonne le signal de la pause pour aller effectuer une  « marche en pleine conscience », c’est le soulagement ! Il s’agit d’une marche très lente, durant laquelle on s’efforce de se relier à toutes les sensations enclenchées par le fait même de marcher. Un peu étrange au début, car on est surtout occupé à se freiner, freiner l’automatisme de marcher vite, et de marcher pour aller quelque part. Là, on marche lentement, et on ne va nulle part. Mais en pleine conscience, le cerveau attentif et ouvert…

Et comme la semaine de retraite se déroule en été à la campagne, au grand bonheur de bouger son corps s’ajoute celui, encore plus grand, de marcher ainsi, quotidiennement, pieds nus dans l’herbe. Le premier jour, c’est délicieux. Prenant tout mon temps pour chaque pas, tout mon temps avant d’enchaîner le suivant, je contemple longuement les humbles fleurs des champs, chaque sorte de brin d’herbe, tout le petit peuple des insectes affairés. Parfois, j’oublie totalement de marcher, je relève la tête, et je contemple les arbres alentour, le ciel, les nuages qui passent tout là-haut. Et peu à peu, jour après jour, ces temps de marche pieds nus dans la nature deviennent plus que délicieux : addictifs, bouleversants, étranges.

Dans ces instants, émergent ces sentiments que les méditants (mais aussi tous les humains qui prennent leur temps) connaissent bien : des ressentis de communion profonde avec la nature, puis de dissolution de soi. Les frontières entre nous et l’environnement s’estompent : au début, c’est de la présence, puis de l’appartenance. 

Phénomène classique dans la méditation : on passe des choses que l’on savait (nous savons tous que nous appartenons à la nature, et que tous les atomes de notre corps en viennent et y retourneront) à des choses que l’on vit, que l’on expérimente au plus profond de soi, sans que les mots soient alors nécessaires (on éprouve des instants de bouleversement calme). Ce passage de la connaissance à l’expérience n’est pas anodin pour notre lien à la nature. Il nous rappelle avec force plusieurs données capitales… 

La première, c’est que ce ressenti profond et ineffable de bien-être et d’apaisement que nous offre la nature est une réalité et non de l’autosuggestion ; et c’est une réalité globale, mentale et corporelle. Les anciens avaient depuis longtemps l’intuition que nature et santé entretiennent des liens étroits, depuis le « sequi naturam » (« suis la nature ») d’Aristote jusqu’à l’œuvre de Thoreau, et de nombreux passages de son Journal : « Aucun homme n’a jamais imaginé à quel point le dialogue avec la nature environnante affectait sa santé ou ses maux. » 

Et une avalanche de travaux contemporains le confirme : amélioration durable de notre immunité après deux jours de marche en forêt, modifications cérébrales mesurables (baisse de l’activité des zones cérébrales dédiées à la rumination et aux émotions négatives, comme le cortex préfrontal ventromédian et l’amygdale cérébrale), etc. 

Les données s’accumulent au point que certains soignants n’hésitent plus à parler de vitamine V (V comme Verte) pour souligner que le contact régulier avec la nature est plus qu’un plaisir : une nécessité ! Enjeux de santé médicale donc, mais aussi sans doute de santé sociale : il est de plus en plus clair que la pollution et les environnements de béton aggravent les comportements agressifs et délinquants, et qu’à l’inverse, la présence d’espaces verts en milieu urbain diminue stress et incivilités.

La deuxième donnée, c’est que le contact avec la nature, régulier et sincère (sans utilitarisme), est une source de spiritualité. La spiritualité, c’est la vie de notre esprit lorsqu’il se confronte à l’infini, à l’absolu, au mystère, bref au plus grand que nous. 

Nous avons besoin de spiritualité, qu’elle soit laïque ou religieuse (la religion est une forme de spiritualité codifiée, dotée de dogmes et de rites) pour être pleinement des humains, et non des robots ou des consommateurs. Passer du temps dans la nature, contempler le ciel étoilé, admirer l’infinie diversité du vivants sur cette planète, se demander comment toute cette complexité et cette beauté ont pu émerger et exister, c’est cela, être humain. 

Et c’est aussi l’occasion de redécouvrir les vertus d’une attitude disparue : la contemplation, c’est-à-dire, selon les mots du philosophe André Comte-Sponville, « l’attitude de la conscience quand elle se contente de connaître ce qui est, sans vouloir le posséder, l’utiliser ou le juger ». Bref, une attitude calme, intelligente et désintéressée, totalement à l’encontre de la philosophie de vie consumériste…

La troisième donnée (mais il y en a bien d’autres encore) est  que la nature est source d’humilité. Et que l’humilité est une bonne chose dans notre monde contemporain, affolé par la promotion et l’inflation des égos, titillés par le mercantilisme et les réseaux sociaux. L’humilité, ce n’est pas se rabaisser ou s’inférioriser, mais renoncer à vouloir dominer ou mettre à son service, qu’il s’agisse des autres humains ou de la nature. 

L’immersion régulière dans la nature, et sa contemplation non moins régulière, font naître en nous des sentiments d’appartenance et de communauté de destin, mais parfois aussi d’admiration et même de cette forme d’admiration mêlée de respect et d’un peu de crainte, que les anglo-saxons nomment « awe », et que l’on ressent face à certains spectacles naturels (hauts sommets, océans, désert, très vieilles forêts, etc.).

Bref, nous avons tout à gagner à comprendre que la nature n’est pas à notre service, mais qu’elle est notre matrice. Elle n’est pas là que pour nous nourrir ou nous réjouir, mais pour nous apprendre l’essentiel : nous ne sommes en ce monde que de passage, ce que nous bâtissons et possédons nous est prêté, et tout sera à rendre et à transmettre. Alors, au-delà de l’amour et du respect que nous lui devons, demandons-nous aussi comment lui redonner une toute petite partie de ce qu’elle nous offre. 

En songeant par exemple à la phrase célèbre de John Kennedy, lors de son discours d’investiture en 1961 : « Ne vous demandez pas seulement ce que votre pays peut faire pour vous, demandez-vous aussi ce que vous pouvez faire pour votre pays ». Puissions-nous avoir nous aussi ces paroles en tête : « Ne vous demandez pas seulement ce que la nature peut faire pour vous, demandez-vous aussi ce que vous pouvez faire pour la nature » !


Illustration : une séance de marche en pleine conscience dans les Pyrénées, près de Loudenvielle (photographie Fred Richet).


PS : cet article a été publié dans la revue Sens & Santé en 2019.