Faire du bien en silence

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Attention, aujourd’hui nous allons parler de choses grises et ternes, ringardes, suspectes même : nous allons parler de bienveillance et d’urbanité, de discrétion et d’humilité. Ça va être affreux… 

Depuis toujours, notre monde est dirigé par les humains dotés des plus gros égos. Se mettre en avant, ne penser qu’à soi, passer devant tout le monde, n’être obsédé que par ses intérêts et sa réussite, parler plus et plus fort que les autres… voilà les clés du pouvoir, à défaut d’être celles du bonheur.

C’est comme ça depuis la nuit des temps, et le progrès aujourd’hui, c’est que tout le monde peut s’y mettre, ce n’est plus réservé aux puissants. 

Nos sociétés modernes et démocratiques proposent maintenant à tous les citoyens de devenir eux aussi narcissiques, comme les grands de ce monde : parce que cela fait vendre et consommer davantage, les pubs et les big data nous incitent à promouvoir notre image et notre singularité, elles nous encouragent à boursoufler nos egos – parce que nous le valons bien -, elles nous poussent à nous mettre en scène, pour être admirés et même enviés, de la façon plus visible et bruyante possible…

Zim boum boum ! Le tapage du « moi, moi, je, je, » a été démultiplié par les réseaux sociaux, qui prospèrent sur la promotion des égos. Mais heureusement, nous commençons à prendre la mesure des dégâts. 

Nous découvrons, selon la formule de Paul Valéry, que « le monde ne vaut que par les extrêmes, mais ne tient que par les moyens ». Nous réalisons que le bal des égos est pittoresque 5 minutes, mais qu’au bout d’un moment, on n’en peut plus des égoïsmes et des particularismes revendiqués, on n’en peut plus du « moi, je » et du « moi d’abord » : on veut de la fraternité, de la douceur, de la légèreté, du respect mutuel !

Alors entrent en scène les bienveilleuses et les bienveilleurs : ces personnes qui ne font pas de bruit mais qui font du bien, ces humains qui pratiquent dans l’ombre – au sein des familles, des entreprises, des associations -, ces vertus communes dont nous parlons aujourd’hui : la discrétion, la prévenance, la loyauté, la gratitude, la mesure, la constance. 

Comme tout ça ne fait pas de bruit, on l’oublie. Mais si tout ça n’existait pas, ce serait la cata ! Et la vie en société deviendrait impossible, invivable, l’air humain deviendrait irrespirable.

Il faut rendre hommage à ces personnes et à leurs vertus discrètes, même si elles ne cherchent pas la lumière mais le bien commun. Leur rendre hommage de persévérer dans leur rébellion contre un des crédos de notre société : l’obsession de la compétition et de l’autopromotion. Leur rendre hommage de promouvoir au contraire l’entraide et la collaboration. 

Si quelqu’un a du mal à suivre, on s’arrête pour l’aider au lieu de l’abandonner. Si quelqu’un fait ou dit des bêtises, on cherche à voir comment le lui montrer sans l’humilier. Quand on est au-dessus, on fait tout pour ne pas faire remarquer ses supériorités. On cultive l’humilité, cette humilité qui ne consiste pas à se rabaisser, mais à ne plus vouloir dominer ou briller.

On parle beaucoup aujourd’hui de désobéissance civile, de désobéir aux lois qui nous semblent injustes. Eh bien, les bienveilleuses et les bienveilleurs désobéissent aux injonctions modernes d’égoïsme et de narcissisme, et s’obstinent à diffuser dans notre grand corps social malade, toutes ces molécules anti-égotiques, toutes ces petites vertus, ces vertus communes et parfois dénigrées, que sont la gentillesse et le souci du bien d’autrui. Plus nous serons nombreux à leur ressembler, plus nos vies seront belles…

Illustration : “moins de bruit et plus de bonnes actions, s’il vous plaît !” (enluminure médiévale d’un loup évêque d’oiseaux).



Ce texte reprend ma chronique du 4 février 2020 sur France Inter, dans l’émission d’Ali Rebeihi, Grand Bien Vous Fasse.