Grand-mère redonne

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Dans ses dernières années, ma grand-mère était connue dans la famille pour redonner tout ce qu’elle recevait. Lorsqu’on lui offrait un petit cadeau, en venant la visiter, elle était ravie, sincèrement. Puis, après avoir savouré, quelques jours ou quelques semaines, elle redonnait. Un jour, à un autre visiteur, elle disait : « ça te plaît ? Je te le donne ! » Et on voyait, lors d’une autre visite, que le cadeau n’était plus là. Ou bien on le retrouvait chez quelqu’un, qui expliquait : « Mamie me l’a donné ». Tout le monde souriait de ce recyclage des cadeaux de Mamie, inéluctable destin pour tout ce que nous lui offrions, sauf peut-être les fleurs.

Pourquoi faisait-elle cela ? Elle disait que, dans la maison de retraite où elle avait choisi elle-même de vivre après la mort de mon grand-père, elle n’avait qu’une chambre, et ne voulait pas y accumuler trop de choses. Mais en réalité, je crois que ce qui lui plaisait dans les cadeaux, c’était l’intention d’amour. L’objet matériel n’avait pas grande importance. Au bout d’un moment, elle sentait que cet objet ferait davantage plaisir en se remettant à circuler qu’en restant chez elle. Alors elle s’allégeait de l’objet, et ne gardait que la mémoire de l’amour.

La vie, c’est une histoire de transmission : il y a tout ce dont nous héritons, tout ce qu’on nous transmet. Et tout ce que nous redonnons, et transmettons à notre tour. Nous ne possédons rien devant l’éternité, ni nos objets, ni nos relations, ni notre corps. Tout nous a été donné, prêté, et tout nous sera repris. L’important n’est pas de nous accrocher, mais de savourer, de remercier, de rendre grâce. Puis de redonner : de bon cœur, de plein gré. Par le don, je m’accomplis et je me libère.

Il y a tant de belles émotions liées au don ! Par exemple, la gratitude, cette joie d’avoir reçu d’autrui, ce sentiment de dette joyeuse, qui amplifie en nous la confiance envers le genre humain. Qui nous rend plus intelligents et nous aide à comprendre que tout ce que nous croyons avoir conquis ou construit par nos seuls mérites est dû aussi à de nombreux autres, qui nous ont donné et dont nous avons reçu. Je n’ai jamais compris pourquoi il n’y a pas dans notre langue de mot pour désigner la joie d’avoir donné, et le sentiment d’être allégé et grandi par ce qu’on a offert…

Que les objets circulent, que les savoirs circulent ! À chaque fois qu’ils sont passés par le don d’un humain à un autre humain, ils y ont gagné quelque chose d’impalpable et de précieux. Ils ont été fécondés par l’écoute, l’amour, la bienveillance. Rien d’étonnant à ce que les âges de la vie où l’on donne le mieux, avec le plus de grâce et de profondeur, en soient les âges extrêmes : quoi de plus émouvant que le don d’un enfant ? Sinon celui d’une personne âgée…

Illustration : dans les Alpes, en janvier 2017…

PS : cet article a été initialement publié dans Psychologies Magazine en décembre 2016.