« Il s’appelle Le Cochon »

 

Je l’avoue, j’ai tué beaucoup d’animaux dans ma vie. Parfois de façon cruelle.

Je me souviens qu’un jour, petit garçon, face à une énorme araignée que j’avais peur d’écraser, j’étais allé chercher une bombe insecticide pour lui pulvériser dessus. En assassin froid, j’avais observé sa mort : sous la douche toxique, elle avait d’abord cherché à fuir, puis avait commencé à zigzaguer, à mal coordonner ses mouvements de pattes, avant de se recroqueviller pour mourir. Je venais de découvrir ce qu’était un poison neurotoxique, et j’étais un peu remué du mal que j’avais fait.

À ma décharge, les temps étaient durs pour les animaux quand j’étais petit garçon, notamment pour le cochon de la ferme voisine qu’on égorgeait et transformait en boudin chaque hiver. Tout le monde faisait ça ; c’est devenu beaucoup plus rare aujourd’hui, mais la pratique existe encore, très réglementée.

Par exemple, cet été, nous étions en vacances au Pays Basque, à côté de chez un monsieur sympathique, qui élevait un cochon, très sympathique lui aussi, que nous avions surnommé Edmond, et à qui nous apportions chaque jour nos épluchures de légumes. Comme je demandai un jour au monsieur comment s’appelait – en vrai – son animal, il eut l’air surpris et me répondit : « eh ben, euh, eh bien, il s’appelle le Cochon ! » Effectivement, quitte à le transformer en jambon et en boudin, autant ne pas trop s’attacher…

Il y avait aussi un dernier truc à l’époque, devenu totalement désuet, et tant mieux, parce que c’était un peu cruel aussi, finalement, qu’on retrouvait dans beaucoup de cuisines des quartiers populaires : les cages avec des oiseaux, en général des canaris ou des perruches. Les pauvres devenaient un peu perturbés, ne pouvant jamais voler, mais seulement sauter d’un perchoir à un autre. Perturbés comme la poule zazoue, de Charles Trenet…

Quand même on en a fait des progrès dans nos rapports avec les animaux : leur maltraitance a reculé de manière incroyable, et alors qu’elle était la règle, elle est désormais une anomalie.

Mais nous n’allons pas en rester là !

Nous leur faisions du mal, jadis, à ces animaux non seulement pour satisfaire nos besoins alimentaires, mais aussi pour notre bon plaisir. Sans le vouloir, simplement parce que c’était notre culture.

Par exemple, en tant que gars du Sud-Ouest, j’ai mis longtemps avant de m’interroger sur la nécessité des corridas, et du foie gras. J’y ai renoncé, à contrecœur et à grand-peine. Mais finalement, devant l’évidence de la souffrance des oies et des toros, je n’arrivais plus à justifier mon plaisir gastronomique ou mes émotions esthétiques…

Et puis l’autre jour, je suis tombé sur un article sur les chats : ce sont des grands tueurs de petits oiseaux de nos jardins, des assassins de mésanges et de moineaux, dont ils contribuent à faire baisser la population. Aux côtés, certes, des insecticides et de la pollution.

Alors, je me suis dit : tiens, voilà encore un truc : pour notre petit plaisir d’avoir un chat, nous nous rendons complice d’un grand carnage de passereaux. Nous avons encore un peu de progrès à accomplir avec les animaux : ne plus les maltraiter, ne plus les manger, et renoncer à nos petits plaisirs qui pourraient leur nuire.

Nous y arriverons, et il me semble clair qu’animaux et humains vivront un jour en bonne entente. Ce sera un peu comme dans le livre d’Isaïe, dans la Bible : « Le loup couchera à côté de l’agneau, le léopard à côté du chevreau… » Ce à quoi Woody Allen rajoutait : « Mais il y en a certains qui dormiront un peu moins bien que les autres… »

Je confirme : araignées, pinsons, cochons, oies grasses et poules zazoues, on va vers le mieux ! Mais on y va lentement : alors, ne baissez pas la garde trop vite, et ne dormez que d’un œil, en attendant !

Illustration : un cochon prudent et intelligent, qui a compris à quoi allaient servir les étranges tatouages que son maître lui a gentiment proposé, et qui préfère prendre congé tant qu’il est temps…

PS : cet article reprend ma chronique du 26 octobre 2021 dans l’émission de France Inter, Grand Bien Vous Fasse.