La grâce qui traverse au feu rouge

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Le mercredi 14 septembre 2016, à 8h20, j’étais sur mon scooter, arrêté au feu rouge près de l’école primaire de mon quartier. Je regardais passer toute la petite société des parents et des enfants, dans le beau soleil de l’été finissant. Ça trottinait, ça rigolait, ça bavardait de tous les côtés.

Une employée de mairie s’occupait de surveiller le passage clouté, avec une casaque jaune fluorescent. Elle bavardait avec tout le monde, discutait avec les mamans et les papas qui accompagnaient les plus petits, saluait les enfants. C’était un moment comme je les aime, où tous ces citoyens, de toutes cultures, de toutes couleurs, de toutes religions, se mélangent joyeusement et tranquillement, comme si c’était naturel et évident. Il me semble entendre la Marseillaise dans ma tête, il me semble entendre les mots de Fraternité, Liberté, Égalité, en voyant ce petit monde en harmonie et en partage se rendre vers l’école de la République. Je me dis que c’est beau quand même de vivre dans un pays démocratique et en paix, que c’est une chance hallucinante que nous avons, que la plupart des humains ne rêvent que de paix et d’amour, qu’il faut préserver ça à tout prix, que…

Tout à coup je la vois qui s’approche.

Elle marche un peu plus lentement que les autres enfants. Elle marche doucement, avec un drôle de déhanchement à chaque pas, mais de manière harmonieuse. Une petite fille brune, d’une dizaine d’années, la tête haute, un grand sourire qui éclaire son visage. Elle sourit à des amis qu’elle aperçoit, à la vie, au soleil, à l’air tiède, elle sourit en regardant tout autour d’elle. Elle revient de vacances, elle est toute bronzée, en short et en manches courtes, sa peau est couleur de caramel. Elle est toute belle, même ses jambes, tordues par le handicap, sont belles.

Elle est pleine de grâce ; à cet instant où je la vois traverser devant moi en souriant et en boitant, elle incarne littéralement la grâce. Son corps tourmenté est splendide et rayonnant. Elle est la grâce même, elle est porteuse à cet instant de toute la fragilité et de toute la beauté de l’humanité.

Je suis médusé, sidéré, pétrifié, ému jusqu’à l’os. Je suis à deux doigts de tomber de mon scooter, comme Paul de Tarse tomba de son cheval sur le chemin de Damas. Mais tout le monde m’engueule, ça klaxonne : le feu est passé au vert et les voitures derrière moi n’ont pas vu que toute la Grâce du Monde venait de traverser la rue sous leurs yeux, en boitillant et avec un sourire comme jamais, jamais ils n’en ont verront peut-être de toute leur existence, cette bande de nigauds.

Mais je suis aussi nigaud qu’eux : moi qui ait vu passer la Grâce dans ce petit corps handicapé, j’obéis au coups de klaxons, et je redémarre bêtement, comme tout le monde, pour aller travailler. Au lieu de m’arrêter et de remercier le ciel, Dieu, la Vie, le Soleil, tout le monde – gratitude universelle – pour avoir eu la chance de me trouver là, à cet instant, le cœur et les yeux grands ouverts et d’avoir pu vivre cette fulgurance de beauté et d’humanité…

Illustration : ma tête au feu rouge (Joan Miro, Le Disque rouge à la poursuite de l’alouette, 1953).

PS : ce texte reprend ma chronique du 20 septembre 2016, dans l’émission de mon ami Ali Rebehi, “Grand bien vous fasse”, tous les jours de 10h à 11h sur France Inter. Pour écouter la chronique, c’est ici !