Le bonheur dans 20 ans

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C’était une journée d’avril froide et claire. Les horloges sonnaient treize heures…
Winston Smith quitta son bureau du Ministère du Bien-Être. 2023 était une année historique : pour la première fois, l’humanité n’était pas en guerre. Nulle part. La plupart des dirigeants politiques étaient désormais des femmes. Et le bonheur était devenu un enjeu majeur pour toutes les nations. En Franceurope, le gouvernement était tombé l’an dernier à cause des mauvais indices SWB (Subjective Well Being). Les cours du SWB rythmaient désormais le quotidien des entreprises et des gouvernements, comme jadis le Dow Jones, Nikkei et autres CAC 40… Différentes expériences étaient conduites à grande échelle depuis quelques mois dans le cadre d’un programme mondial de l’OMS, dont le nom de code était EB : Ère du Bonheur. Dans toute la Russie, une supplémentation en antidépresseurs était systématique dans l’eau du robinet. En Amérinord, les cours de dessin avaient été supprimés dès l’école primaire pour être remplacés par des ateliers de relaxation et de méditation transcendantale. L’Université de la ville franche de Londres venait de créer une spécialité médicale d’eudémonologie (du grec eudémonia : bonheur). De nombreux candidats avaient afflué du monde entier.
Âgé de 29 ans, Smith se souvenait avec amusement des débats qui avaient agité le siècle précédent, celui de ses parents, sur le bonheur, qu’on accusait de rendre mou et égoïste. Depuis ces grands programmes, le pire n’était pas arrivé : ce n’était pas encore le “cauchemar climatisé” qu’avait prédit un écrivain américain dont on avait perdu le nom. L’humanité comptait toujours son lot d’énervés et de malpolis, de poètes et de musiciens. Arrivé au restovite, Smith pianota sa commande (un miniwok d’algues australasiennes AOC, comme d’habitude), puis il se plongea dans le journal : une équipe chinoise venait de mettre au point la fameuse stabilisation cellulaire après laquelle courraient tous les laboratoires de biologie moléculaire. Selon le journaliste, cela signifiait que d’ici 20 à 30 ans, on pourrait immortaliser des humains tout entiers, et plus seulement des cellules. Le robogroom apporta les algues. Smith posa distraitement son index sur le printicode pour payer, et commença à rêvasser. Tout le monde savait que le bonheur n’avait qu’une fonction : faire supporter à l’homo sapiens sa condition de mortel. Les humains étaient les seuls êtres vivants à savoir qu’ils allaient mourir, d’où leur besoin effréné de bonheur. Mais là… Le problème d’une humanité immortelle, ce ne serait plus le malheur, mais l’ennui.
Winston Smith saisit son dictapalm et énonça lentement : “Rédiger une note interministérielle pour la mise en place d’un groupe d’étude sur la prévention de l’ennui”. Puis il mâchonna lentement ses algues en regardant, sur les télécrans du plafond, les filles qui passaient dans la rue. L’Ère du Bonheur n’aurait pas duré bien longtemps…

À la demande de la revue de la FNAC, Epok, j’avais rédigé ce petit texte en 2003, en hommage à George Orwell (dont on célébrait le centenaire de la naissance, en 1903) et à son plus célèbre roman, 1984. Six ans ont passé et quelques unes de mes prédictions se sont déjà réalisées (ce n’était pas très difficile…) : les cours d’eudémonologie à l’université de Londres, l’intérêt des politiques pour le SWB, les recherches sur l’immortalisation des cellules. La tonalité générale de ces lignes est un peu inquiétante ? Elle ne correspond pas complètement à ma pensée personnelle, ni à mes convictions. Mais il s’agissait de rendre hommage à celles d’Orwell, qui n’avait pas une vision optimiste de notre avenir…

Illustration : The waiting girl, photo de Loretta Lux, 2006.