Le compteur de la vie

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Mon vieux scooter est mort : après deux ou trois pannes de plus en plus compliquées à réparer, j’ai du me résoudre à l’abandonner. Je m’en suis donc acheté un autre, tout beau, tout rouge, tout neuf.

Quelques semaines après, en partant travailler, alors que je suis arrêté à un feu rouge, je m’aperçois que le compteur kilométrique indique ma date de naissance : 1956. Amusant. Puis, je redémarre, et de temps en temps, en chemin, je jette un coup d’œil rapide au compteur qui, bien sûr, continue de tourner. Les années passent si vite ! 1960, je suis tout petit, 1968, je suis en cinquième au collège ; le temps d’arriver à destination et j’ai déjà vieilli de 17 ans : nous sommes en 1973, année de mon bac.

Me voilà garé sur le parking de l’hôpital. Une petite voix me dit : « bon, assez rigolé avec ton délire sur les kilomètres qui décomptent ton passage sur cette Terre ! lâche tes analogies de bazar et recentre-toi sur ton travail ». Ce que je fais. Mais plusieurs fois dans la journée, entre deux patients, l’image me revient de ce défilement kilométrique régulier et implacable, et avec elle, la vision chiffrée de mon temps de vie qui s’écoule.

Le soir, avant de rentrer chez moi, je prends un moment, assis sur mon scooter, je ferme les yeux, je respire un peu avec tout ça, images, pensées, émotions. Bizarrement je repense à une dame que j’ai rencontrée quelque temps auparavant, dans une association de patients souffrant de cancer, à Bobigny, près de Paris. Elle racontait que le diagnostic de cancer l’avait « réveillée ». Qu’elle avait alors réalisé qu’elle s’endormait sur sa vie, comme sur un oreiller qu’on serait sûr de toujours retrouver à son réveil. Mais cette certitude n’est qu’une illusion : l’oreiller peut nous être retiré à tout moment, et le sera forcément un jour. Nous ne devons pas nous endormir ainsi, et la vie nous envoie – peut-être – pour cela de nombreux messages, certains doux (comme mon compteur kilométrique) et d’autres violents (comme le cancer de la dame).

On les écoute et on se dit alors : « tu as vu comme ça défile vite ? », ou bien : « quoi qu’il t’arrive dorénavant, vis ta vie pour de vrai, éveillée et émerveillée ». On se dit des mots simples, qui nous secouent, comme tout ce qui est vrai.

Je suis toujours sur mon scooter, immobile, dans l’obscurité qui vient, reniflant l’air frais du soir qui l’accompagne. Je respire avec toutes ces pensées qui vagabondent. Je me sens un peu triste mais apaisé, serein. Un sourire m’est venu tout seul aux lèvres. Et l’envie de dire merci. Merci à mon scooter, merci à la dame qui soigne son cancer, merci à la vie et à ses petits coups secs de baguette, qui nous murmure : « ouvre les yeux et savoure chaque instant, nigaud d’humain… »

Illustration : le scooter de la vie, sur lequel, ensemble, on avance, on savoure, on partage…

PS : cet article a été initialement publié dans Psychologies Magazine en janvier 2016.