En coulisses

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La publication de notre livre commun, « Trois amis en quête de sagesse », nous a amenés, Matthieu Ricard, Alexandre Jollien et moi-même à être embarqués dans une campagne de promotion intense (peut-être trop, nous ont dit certains), épuisante mais joyeuse : elle a été une occasion de plus de passer du temps ensemble à discuter, rire, s’observer et s’inspirer les uns les autres, par nos réactions parfois si différentes aux détails du quotidien.

Quelques moments ont été particulièrement forts, que je souhaite vous raconter…

Nous sommes en coulisses de la scène des Folies Bergères, où nous allons donner notre première conférence. Notre éditrice, Catherine Meyer, qui va animer la soirée, est en train de nous présenter au public, et nous sommes derrière le rideau, à attendre qu’elle nous appelle. Matthieu rentrera en premier, puis Alexandre, puis moi. Nous commençons à avoir un petit fou rire avec Alexandre, car nous venons de décider de rentrer sur scène en faisant la chenille, nous tenant par les épaules. Matthieu tente de nous dissuader : “vous êtes sûrs, les gars, ça ne va pas faire très sérieux…” Mais non, moitié pour nous rassurer, moitié pour rigoler, nous décidons que ce sera la chenille, un point c’est tout ! Alexandre empoigne les épaules de Matthieu, j’empoigne les siennes et c’est parti pour la scène ! Nous arrivons hilares à nos fauteuils…

Nous voici dans les coulisses d’une émission de télé, C à vous. Nous venons d’être maquillés, et nous attendons notre tour dans la grande loge des invités, où il y a beaucoup de tumulte : un grand écran, avec le son à fond, diffuse l’émission en cours, avec les invités qui nous précèdent sur le plateau ; des gens vont et viennent ; il y a une grande table avec de quoi boire et manger ; ça part un peu dans tous les sens… Alors Matthieu, en grand frère, sentant que nous sommes contaminés par le côté amusant, glamour et un peu superficiel de tout cet univers, nous interpelle : « Les gars, on se recentre ? Pour quoi sommes-nous ici ? Pour délivrer quel message ? » Il a raison : nous ne venons pas pour faire les malins ou montrer notre bobine à la télévision, mais parler de partage, de fraternité, d’altruisme, et si possible, de sagesse. Alors, nous rapprochons nos chaises, nous fermons les yeux, et nous respirons tranquillement, en nous recentrant un peu sur le pourquoi profond de notre présence ici…

Certains jours, nous avons jusqu’à cinq ou six invitations, radios, télés, entretiens pour la presse écrite. Nous sautons de l’une à l’autre en taxi, tous les trois. Dans la voiture, nous bavardons beaucoup, de ce que nous venons de faire, de ce que nous allons faire, ou de tout autre sujet. À la fin d’un des trajets, le chauffeur, resté silencieux pendant tout le parcours, descend lui aussi de son taxi pour nous saluer sobrement : « désolé, j’ai été indiscret, j’ai écouté votre conversation, et je voulais vous dire : je vous connais et j’aime beaucoup tous les messages que vous délivrez et tout votre travail ; merci pour tout ça, continuez ! » Et il repart tranquillement, nous laissant au seuil de je ne sais plus quel plateau télé…

De temps en temps, nous avons une heure ou deux de battement entre deux émissions. Nous cherchons alors des endroits pour nous reposer un peu. Une après-midi, nous squattons ainsi dans l’appartement prêté par un ami de Matthieu. Alexandre et moi faisons une petite sieste réparatrice dans les canapés du salon. Tandis que l’infatigable Matthieu en profite pour répondre à ses mails. Avant de commencer à somnoler, en regardant le plafond, je savoure toute l’intensité de cet instant inhabituel : dormir tout habillé chez quelqu’un que je ne connais pas, mes copains à mes côtés, en attendant notre prochaine sortie. Vague impression d’être comme un groupe de rock en tournée ; mais en légèrement plus ascétique…

Que de souvenirs associés à notre « commando Bisounours » comme nous a baptisés Alexandre ! Il a été frappé par le nombre de questions sur notre « naïveté » : « vous parlez de sagesse et d’altruisme dans un monde violent, un monde en guerre, n’est-ce pas un peu naïf ? » Ben non, ce n’est pas naïf. Bien sûr que notre monde est dur, mais c’est justement pour ça que nous avons à être les plus fraternels et généreux possible les uns envers les autres. Rien de naïf à cela. C’est une partie importante de la réponse au problème.

Non, nous ne sommes pas naïfs, nous souhaitons juste que chaque humain, nous les premiers, comprenne tout l’intérêt qu’il y a à cultiver « un cœur intelligent », tel que le Roi Salomon le demandait à son Dieu, dans la Bible (Rois, 3,9). Un coeur intelligent, c’est-à-dire, habité par la bienveillance et le discernement.

Puissent nos galopades médiatiques aider à convaincre le plus grand nombre de personnes possibles que ce n’est pas un objectif de Bisounours…

Illustration : Olivier Adam.