Le sixième sens

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Vous connaissez peut-être cette question malicieuse et profonde de Woody Allen : «L’esprit et le corps sont-ils séparés, et si oui, lequel vaut-il mieux choisir ?». En une pirouette, tout est dit de l’évidence des liens étroits et indissociables entre corps et esprit.

Pour ma part, j’avais longtemps laissé de côté cette dimension corporelle dans ma pratique de psychiatre et de psychothérapeute. Je ne l’avais pas oubliée, puisque je suis médecin, mais négligée, sous-estimée. J’utilisais la relaxation, je prescrivais des explorations biologiques, j’auscultais et j’examinais parfois mes patients, mais c’était plutôt pour que le corps se taise et se fasse oublier, pour qu’il cesse de gêner ou de faire souffrir. C’était une approche médicale et utilitariste. Pour la plupart d’entre nous, médecins, la santé c’est « la vie dans le silence des organes ». Alors, un corps silencieux et qu’on peut oublier représente souvent une sorte d’idéal.

L’apprentissage et la pratique de la méditation m’ont ouvert à un tout autre rapport au corps (le mien et celui de mes patients). Un rapport plus respectueux, plus intelligent, plus écologique en un mot. Comme la nature qui nous entoure, et dont il est d’ailleurs un petit bout, notre corps doit être écouté, protégé, voire choyé.

Dans nos sessions de méditation de pleine conscience, nous rappelons aux participants l’importance de leur corps : la méditation n’est pas tant une pratique de l’esprit qu’une pratique du corps, dont on écoute les échos et les ressentis pour mieux se comprendre, s’apaiser et surtout basculer dans un autre rapport à soi et au monde.

Nous cherchons finalement à les aider à développer en eux un sixième sens. À côté des 5 sens classiques – vue, ouïe, odorat, toucher, goût – nous leur faisons faire de nombreux exercices qui vont les ouvrir à la somatesthésie, cette capacité à ressentir finement nos sensations corporelles.

Ce sixième sens peut nous aider à mieux savourer le présent, quand il nous offre de l’agréable, et à mieux voir que faire de nos douleurs, quand elles surgissent dans nos vies. Nous aider à mieux comprendre nos émotions, à développer notre intuition. Bref, à accroître notre intelligence d’êtres vivants et sensibles.

Illustration : il y a des moments où on se passerait bien de son sixième sens… (détail du Jugement Dernier, de Jérôme Bosch).