Le sommeil des justes

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À l’âge de 20 ans, l’écrivain Cioran perd – définitivement, dit-il –  le sommeil. 

Après inquiétudes et désolations à  ce propos, il s’en accommode, bon an mal an, considérant qu’il s’agit d’une situation irrémédiable, et oscillant entre moments d’acceptation : «On apprend plus dans une nuit blanche que dans une année de sommeil » ; et moments d’inquiétude : « Bien plus que le temps, c’est le sommeil qui est l’antidote du chagrin. L’insomnie, en revanche, qui grossit la moindre contrariété et la convertit en coup du sort, veille sur nos blessures et les empêche de dépérir ».

Beaucoup d’autres artistes ou créateurs sont connus pour leurs insomnies, comme Marcel Proust, qui devint très tôt toxicomane des divers somnifères administrés par ses médecins. Quelle aura été la part de leurs troubles du sommeil dans leur créativité ? Bien difficile à évaluer…

Le sommeil est bien évidemment une nécessité pour les humains, et cela ne concerne pas seulement leur bien-être, mais aussi leurs capacités intellectuelles et émotionnelles, et également leur santé globale. Bien dormir est non seulement agréable, mais aussi réparateur et protecteur. Or, le sommeil est une fonction très fragile, qui peut se dérègler sous l’influence de nombreux facteurs.

Certains viennent de nous, ou de la manière dont nous accueillons le monde en nous : nos préoccupations, concernant la journée écoulée (tout ce que nous n’avons pas fait ou mal fait) ou à venir (ce qui nous attend le lendemain : ah ! les insomnies du dimanche soir…), nos émotions, qu’elles soient douloureuses (pas facile de s’endormir le cerveau plein de colère ou de tristesse) ou heureuses (l’excitation de la joie et des projets est incompatible avec le relâchement nécessaire au sommeil). 

D’autres sont exogènes, liés à des influences extérieures : avoir vécu trop d’événements stimulants peu avant l’heure du coucher, ou s’être exposé aux écrans, à leurs informations, à leurs stimulations…

On découvre alors toutes les facettes de l’insomnie : difficultés à s’endormir, ou difficultés à se rendormir après un petit éveil nocturne.

C’est que le sommeil, comme beaucoup de nos fonctions vitales, n’obéit pas si facilement à notre volonté. Il ne se déclenche pas sur commande. 

Au contraire : c’est ce que savent bien tous les hypocondriaques du sommeil, ces personnes très inquiètes de ne pas bien dormir. Plus elles se couchent en se disant : « pourvu que j’arrive à bien dormir cette nuit, pourvu que le sommeil vienne vite, pourvu que je ne me réveille pas au milieu de la nuit… » et plus elles ont du mal à dormir : leurs attentes excessives et inquiètes perturbent leurs capacités à s’endormir.

C’est parce que le sommeil est un état émergent de notre cerveau, comme la sérénité ou le bonheur ; il ne peut se déclencher sur commande ou sous l’effet de la volonté, mais il ne survient que quand, et seulement quand, un certain nombre de conditions sont réunies : une pièce calme, sombre, un esprit apaisé, une journée passée stimulante mais pas excitante, un certain degré de lâcher-prise et de confiance dans ses capacités à s’endormir, etc.

On ne peut donc déclencher le sommeil, mais on peut en faciliter la venue. Parmi les courants psychothérapiques récents, deux offrent d’intéressantes perspectives en la matière : la psychologie positive et la méditation de pleine conscience.

En psychologie positive, on recommande de pratiquer avant de s’endormir un exercice d’immersion dans les émotions agréables : songer à trois petits événements de la journée (mêmes bénins, et même les jours stressants ou compliqués) qui nous ont réjoui, touché ou fait du bien. Y songer en faisant participer tout son être : en observant comment leur évocation se manifeste dans notre corps, comment notre souffle les accompagne, en se remémorant les détails précis de ces instants… 

Cet exercice peut aussi se pratiquer avec la gratitude : penser à un geste venant d’autrui qui nous a aidé ou apaisé ou amusé ; remercier alors la personne ; savourer – dans son esprit et dans son corps – ce souvenir d’avoir reçu de l’attention, de la bienveillance, de l’affection. Ces émotions positives non seulement détendent corps et esprit, mais écartent aussi les inquiétudes, aussi sûrement qu’un anticyclone repousse les nuages.

En méditation de pleine conscience, un exercice classique pour faciliter (mais non garantir !) l’endormissement, et aussi les rendormissements dans la nuit, est le « scanner du corps » : se rendre présent à son corps, en le passant en revue, lentement, en détail, des pieds à la tête, tout en suivant tranquillement ses mouvements respiratoires. 

L’idée est de ne pas chercher à s’endormir, mais à poser son attention sur le souffle et le corps, avec patience et bienveillance. 

Si des pensées d’impatience (« il faut que je me rendorme le plus vite possible ») ou d’inquiétude (« c’est la catastrophe si je ne suis pas en forme pour demain ») surviennent, prendre garde de ne pas les nourrir de son attention, mais ramener inlassablement celle-ci sur la conscience de la respiration et des sensations corporelles. 

Accepter tout au fond de soi la possibilité de ne pas s’endormir tout de suite, ou de moins dormir qu’on ne le voudrait, mais se rappeler ceci : « quitte à ne pas, ou pas assez dormir, mieux vaut alors  passer ce temps d’éveil apaisé qu’énervé ».

Ainsi, mieux vaut prendre soin de son sommeil un peu à l’avance, en se protégeant des stimulations, informations et distractions des écrans quelques heures avant d’aller au lit, et en se livrant aux petits exercices que nous venons d’évoquer.

Et en prenant soin de séparer nos activités du jour de celles de la nuit : nous aborderons ce qui nous préoccupe demain, et pour le moment nous nous accordons le repos et l’énergie nécessaire pour mieux l’affronter, justement. 

Dans son roman La Vie devant soi, Romain Gary (sous le pseudonyme d’Émile Ajar), abordait ainsi le problème : ” Le sommeil du juste… Je crois que c’est les injustes qui dorment le mieux, parce qu’ils s’en foutent, alors que les justes ne peuvent pas fermer l’oeil et se font du mauvais sang pour tout.” 

Même les justes, même les gentils peuvent avoir des insomnies, pour peu qu’ils se préoccupent de justice au moment où il faudrait plutôt  se préoccuper de sommeil…





Illustration : un rêve (photo tirée du film “L’homme de Londres“, du cinéaste hongrois Béla Tarr).



PS : cet article a été publié dans la revue (disparue hélas) Sens & Santé, à l’automne 2019.