L’eau vive

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Pendant longtemps, les psys de tout poils – psychanalystes,
psychiatres, psychologues – ont culpabilisé à mort les parents d’enfants
souffrant d’autisme. Je me souviens très bien de cette époque : j’étais jeune
interne et je voulais justement devenir pédo-psychiatre. Mais le dogme alors était que l’autisme était fabriqué par des mères surprotectrices et
des pères absents. Et les parents en prenaient plein la tête quand ils venaient
en consultation.

C’était de la maltraitance, je le voyais bien, et ça me rendait
malheureux moi aussi, mais comme j’étais un débutant, je n’osais pas m’opposer
à ça, je n’osais pas critiquer des aînés expérimentés, qui avaient l’air
si sûrs d’eux. Ça m’a juste fait fuir ce milieu de la psy de l’enfant, et
revenir vers le soin aux adultes, où la situation était tout de même un peu moins
délirante.

Je demande pardon, au nom de toute notre profession, à tous
les parents qu’on a maltraités. À leur souffrance, nous ajoutions de la
culpabilité. En raisonnant de façon absurde : nous confondions les causes
et les effets. Bien sûr que souvent ces parents étaient troublés, et pas
toujours cohérents, mais c’est parce que la vie avec leur gamin autiste les
avait usés, perturbés, déstabilisés. Parce qu’ils ne recevaient pas
d’explications et d’aides adaptées. Parce que des théories à la noix polluaient
les esprits des soignants.

Je me souviens que lors de mon stage en pédo-psychiatrie, je
fuyais de mon mieux les réunions de service où l’on débattait inlassablement de
théories inefficaces et finalement dangereuses. Je préférais passer du temps
avec les enfants autistes, jouer avec eux, les apprivoiser, pendant des heures,
pour tenter de les suivre et de les comprendre, sans jamais y arriver
pleinement bien sûr…

Il ne faut pas
poétiser l’autisme, les enfants qui en sont atteints souffrent d’angoisses
violentes, et de grandes difficultés relationnelles. Mais ils sont aussi extraordinairement
attachants. Comme tout le monde, j’étais fasciné par ces enfants-forteresses,
qui de temps en temps laissaient passer des fulgurances d’affection ou
d’intelligence. Puis qui se refermaient instantanément sur eux et leur mystère.

Depuis cette
époque – je vous parle des années 80 – les choses ont bien changé. Les parents
d’enfants souffrant de troubles autistiques (c’est comme ça qu’on dit
maintenant) se sont rebiffés, ils en ont eu marre, ils sont allés voir ce qu’on
faisait ailleurs, dans les pays voisins, et ils sont revenus horrifiés.
Horrifiés par la comparaison avec ce qu’on faisait en France, qui était souvent
inefficace avec les enfants et parfois inhumain avec les parents. Peu à peu, ils
ont fait bouger les choses, et de nouvelles pratiques thérapeutiques ont enfin
pu être introduites dans notre pays. 

En matière d’autisme, ce sont les usagers,
et non pas les professionnels, qui ont fait évoluer le système. Et ces usagers,
ce sont les parents, à qui une fois de plus, j’adresse toutes mes excuses et
toute mon admiration. Je sais bien qu’ils s’en foutent de l’admiration, ils
veulent juste qu’on les comprenne, qu’on les respecte et qu’on les aide. Mais
je le dis quand même, ça me fait du bien…

Et vous, vous avez déjà
passé du temps avec des enfants souffrant d’autisme ?

Illustration : Niki de Saint-Phalle prenant le thé.



PS : ce texte reprend ma chronique du 2 mai 2017, dans l’émission de mon ami Ali Rebehi, “Grand bien vous fasse”, tous les jours de 10h à 11h sur France Inter.