L’empereur dans son cercueil

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Cette semaine, j’ai vu un empereur allongé dans son cercueil, et le plus fort c’est que c’était dans le métro, sur la ligne 8 pour celles et ceux que ça intéresse…

C’était le matin assez tôt, et je n’étais pas tout seul, évidemment. Question espace vital, il ne fallait pas être trop en demande ! Mais je n’étais pas trop à plaindre : j’avais réussi à me trouver un petit coin debout, bien coincé, vous savez : le coin entre le strapontin et la porte qui ne s’ouvre pas…

Du coup, j’en profite pour sourire et fermer les yeux, j’en profite pour me dire que j’ai de la chance : je suis vivant, mon pays est une démocratie, j’ai un boulot, mes jambes me portent, il y a des gens qui m’aiment et que j’aime… Et là, bizarrement, les yeux fermés, je vois Charles Quint, avec sa barbe, ses décorations et son beau costume.

Vous savez, Charles Quint, le grand empereur d’Autriche, Roi d’Espagne, celui qui a battu et fait prisonnier François 1er à Pavie. Au sommet de sa puissance et de sa gloire, il décide d’abdiquer et de se retirer dans un monastère perdu au bout du bout de l’Espagne : à Yuste, en Estrémadure. Ce monastère, il veut y finir ses jours, dans la prière et la méditation, afin d’assurer le salut de son âme. Il n’a alors que 57 ans.

Un jour – peut-être s’ennuyait-il un peu – il décide d’organiser une répétition générale de ses funérailles : il s’allonge dans son cercueil et demande à tout le monde de faire comme s’il était mort, et que se déroule toute la cérémonie, avec ses rituels, ses discours, ses lectures, ses chants

Bien calé dans mon coin et balloté dans le wagon de métro, il me semble que je ressens peut-être les mêmes secousses que Charles Quint dans son cercueil. Je le vois, le grand empereur, le maître du monde connu, allongé dans sa robe de bure. Il est un peu ému : c’est quand même la première fois qu’il se retrouve coincé dans un cercueil. Il se sent un peu à l’étroit, même si on n’a pas refermé le couvercle de sa grande boîte en bois.

Il regarde défiler le ciel au dessus de lui, le ciel d’un bleu violent, le ciel éblouissant de l’automne espagnol, puis le sombre plafond de l’église abbatiale. Il est un peu secoué, aussi, à chaque pas des moines, comme je le suis, avec lui, à chaque virage, à chaque freinage. Puis il ferme les yeux et ouvre grand ses oreilles ; il écoute attentivement, depuis le fond de son cercueil, tous les sons qui s’élèvent du dehors : les cantiques, les homélies, le bruit des robes et des soutanes…

Je me sens proche de lui. Je ne sais pas si je vais mourir bientôt, et d’ailleurs lui non plus ne le savait pas à ce moment. Pourtant, cette répétition de ses funérailles était une bonne idée, puisqu’il va partir un mois plus tard, de la malaria. Au moins tout était en règle…

De mon côté, on en reparlera dans un mois (je rigole, hein, j’espère bien que je serai là dans un mois, à vous raconter mes petites histoires).

On en reparlera, mais pour le moment je suis vivant. Vivant et brinqueballé dans le métro, tout serré, sans guère d’espace vital. « Espace vital », l’expression résonne bizarrement à mon esprit : à cet instant, je n’ai pas d’espace, mais j’ai la vie.

Et vous savez quoi ?

Ça me réjouit et ça me suffit…

Illustration : L’empereur Charles Quint, du temps de sa splendeur.

PS : ce texte reprend ma chronique du 4 octobre 2016, dans l’émission de mon ami Ali Rebehi, “Grand bien vous fasse”, tous les jours de 10h à 11h sur France Inter.