Frères lapins

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Cette semaine, j’ai vu deux frères lapins se battre en faisant des sauts acrobatiques dans les airs.

Oui, nous avons deux lapins en liberté dans le petit jardin de notre maison, un noir et un gris, qui appartiennent à notre plus jeune fille. C’est mignon, des lapins : lors des repas dans la cuisine nous les regardons se balader, grignoter les brins d’herbe, faire la sieste en s’allongeant au soleil. Ce sont deux frères, mais de temps en temps, ils se collent de terribles raclées.

Vous avez déjà assisté à une baston de lapins ? C’est spectaculaire ! Ils se poursuivent à toute allure, en faisant des bonds en l’air incroyables pour se cogner en haut du saut, se mordre, s’arracher des poils. Puis, ils se calment. À d’autres moments, ils se font des papouilles ; et toutes les nuits, ils dorment ensemble blottis l’un contre l’autre. C’est ça, la vie des frères lapins. Ça ressemble un peu à la nôtre, finalement : des bastons et des papouilles…

Les voir se bagarrer comme ça m’a rappelé un documentaire animalier que j’avais vu il y a longtemps : c’était l’histoire de deux frères guépards en Afrique. Ils grandissaient ensemble, on les voyait jouer, chasser. Mais un jour, lors d’une dispute pour un steack d’antilope, une lionne attaque un des frères et lui brise le bassin d’un coup de mâchoire. Il est à moitié paralysé et devient une gêne pour la chasse, et la survie du duo. Au début, son frère est inquiet : il le lèche, tente de le réconforter, le pousse du museau pour qu’il se relève lorsqu’il s’écroule ; mais au bout d’un moment, il finit par comprendre qu’il n’y a rien à faire. Alors, ça devient très triste : le frère valide agresse le frère blessé, lui donne des coups de dents et de griffe ; puis il finit par l’abandonner.

Ce documentaire, c’était comme un cours pour illustrer la différence entre l’empathie et la compassion. Vous savez, l’empathie c’est la capacité à ressentir ce que l’autre ressent, qu’il s’agisse d’émotions agréables ou désagréables ; par l’empathie, on peut se mettre dans la peau de la personne en face de nous, et se mettre au diapason de sa gaité ou de sa tristesse. Et la compassion, c’est l’empathie face à la souffrance et aux émotions douloureuses de l’autre, mais accompagnée du désir de l’aider et de le soulager.

Le guépard avait donc eu un peu d’empathie pour son frère paralysé ; mais ce n’était pas allé jusqu’à la compassion, ses sentiments n’étaient pas suffisamment forts pour qu’il ait envie de rester à ses côtés, de l’aider, de lui apporter à manger ; même si de toute façon, cela n’aurait peut-être pas changé grand-chose à long terme, car la survie dans la savane n’est pas si simple…

On sait aujourd’hui que les humains sont « câblés » pour l’empathie : il est dans notre nature d’être à même de ressentir la souffrance d’autrui. Mais la compassion nécessite d’avantage d’efforts. Ces efforts, il faut les accomplir, sinon nous risquons de ressembler à des guépards : vaguement capables de comprendre la douleur des autres, mais pas très motivés à faire les efforts nécessaires pour la soulager ou l’accompagner.

Et c’est ça, finalement, la fraternité au sens large et universel : se sentir proche des autres humains, au point de toujours s’efforcer non seulement de comprendre leur souffrance, mais aussi de leur venir en aide, ne serait-ce qu’un tout petit peu : par un regard, un sourire, une parole, un geste…, tout sauf l’indifférence et l’abandon.

Mes copains purs végétariens me disent que nous devrions aussi être fraternels avec les animaux : les guépards, les lapins, et tout ça. Je suis bien d’accord. Mais tout de même, il y a tellement de travail que nous ferions bien de commencer par nous concentrer sur nos frères humains, et sur nos sœurs aussi…

Illustration : un lapin de la tapisserie médiévale de La Dame à la licorne, visible au Musée de Cluny, à Paris.

PS : ce texte reprend ma chronique du 27 septembre 2016, dans l’émission de mon ami Ali Rebehi, “Grand bien vous fasse”, tous les jours de 10h à 11h sur France Inter.