Mon voisin Jean

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Cette semaine, j’ai vu que bien s ‘entendre avec ses voisins, c’était super !

Eh oui, l’autre jour j’avais perdu mes clés (comme tout le monde) et (comme tout le monde) je n’arrivais à joindre personne de chez moi, ma femme, mes filles, toutes étaient sur répondeur ou très occupées à l’autre bout de Paris. Et ce sont mes voisins qui m’ont sauvé : parce qu’ils avaient un double de nos clés, j’ai pu rentrer chez moi sans avoir besoin de traîner trois heures au bistrot du coin.

C’est super, des voisins ! Moi, dès que je déménage et que j’arrive dans un nouveau quartier, je vais me présenter aux voisins. Souvent, ils sont étonnés que je fasse ça, et en général très contents. Et quand de nouveaux voisins arrivent, je me dépêche d’aller leur souhaiter la bienvenue. Avec les plus sympas, on échange nos clés, et on se rend des services : récupérer des colis ou du courrier, jeter un œil en cas d’absence, et tout ça.

Et d’ailleurs cette histoire de clés m’a fait penser à un voisin que j’aimais beaucoup (chez qui j’allais parfois, aussi, récupérer mes clés). C’était un vieux monsieur qui s’appelait Jean. On s’entendait très bien ; on descendait de temps en temps une bouteille de vin ensemble et je l’écoutais me raconter sa jeunesse et l’histoire de notre quartier : il avait des tonnes de souvenirs et il adorait parler. Jean n’était pas parfait : parfois, il parlait trop, on ne pouvait pas l’arrêter ni en placer une, et à minuit il était toujours en forme, pas du tout fatigué, alors que j’étais déjà dans le coma. Il était insomniaque, aussi, faisait parfois un peu de potin la nuit. Mais tout ça n’était pas bien grave par rapport à toutes ses qualités, et je l’aimais beaucoup.

Quand mon voisin Jean est mort, il y a deux ans, ça m’a fichu un gros cafard. J’ai réfléchi à son héritage, à ce que je voulais garder de lui. C’était un fou de jazz, et il m’avait offert une fois un de ses trésors, un coffret de vieux vinyles de Fats Waller, un sacré bon jazzman.

La légende raconte qu’un jour, Fats Waller fut enlevé par quatre types armés, qui le forcèrent à monter dans une grosse limousine sous la menace. Comme il était toujours endetté, il se demandait si ce n’était pas la vengeance d’un de ses créanciers : il n’en menait pas large et se demandait ce qui allait se passer. Une fois arrivés, les types le font descendre de la voiture, et le conduisent à une réception très chic, où on le fait asseoir au piano et où on lui demande de jouer : Fats Waller était le cadeau d’anniversaire fait à Al Capone par ses hommes ! Capone lui servait du champagne et remplissait ses poches de billets à chaque fois qu’il lui jouait un de ses airs favoris. Fats rentra chez lui le lendemain en zigzaguant, avec la gueule de bois et les poches pleines de billets…

Mais, à la mort de mon voisin Jean, c’est d’un autre héritage dont j’ai pris conscience : il ne se plaignait jamais. Jean était un vieux monsieur très élégant moralement, il ne nous bassinait pas avec ses soucis de santé (alors qu’il en avait, bien sûr) ou avec sa nostalgie du bon vieux temps. Il avait l’élégance de ne jamais se plaindre. Quand il avait des soucis, il en parlait, puis passait à autre chose. Ça m’impressionnait beaucoup, moi qui pendant longtemps ai eu la plainte facile ! Et quand il est mort, j’ai décidé de ne plus me plaindre ! L’esprit de Jean plane désormais au-dessus de ma tête : à chaque fois que j’ai envie de me plaindre, je repense à lui, et je ravale ma plainte. Ou plutôt, je m’interroge : au lieu de te plaindre, demande-toi ce dont tu as vraiment besoin ?

Eh oui, la vraie question, c’est ça : que cherche-t-on quand on se plaint ? Une solution ? Du réconfort ? Alors, autant raconter simplement ses soucis, à ses voisins ou à ses amis, leur demander ce qu’ils en pensent et s’ils ont une bonne idée, puis passer à autre chose. Mon voisin Jean m’a aidé à comprendre que la plainte ne sert à rien, ni pour nous (elle renforce notre sentiment de misère et d’impuissance face à l’adversité) ni pour l’autre (au mieux elle l’apitoie, au pire elle le fatigue). Se confier, réfléchir avec quelqu’un à ce qui nous tracasse, c’est utile. Se plaindre pour se plaindre, ça ne l’est pas.

Je le savais, mais mon voisin Jean me l’a montré, et son exemple m’a inspiré et motivé. Merci cher Jean, j’espère que tu es heureux tout là-haut, avec nouveau voisin Fats Waller qui te joue du piano chaque nuit, quand tu n’arrives pas à trouver le sommeil…

Illustration : la bonne tête de Fats Waller.

PS : ce texte reprend ma chronique du 6 septembre 2016, dans l’émission de mon ami Ali Rebehi, “Grand bien vous fasse”, tous les jours de 10h à 11h sur France Inter.